Coup d’envoi de « Scarlatti 555 »

18 juillet 2018 Par
Victoria Okada
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14 juillet, château d’Assas. L’intégrale des sonates de Domenico Scarlatti, baptisé « Scarlatti 555 », dans le cadre du Festival Radio France Occitanie Montpellier, a démarré avec deux récitals de Mathieu Dupouy et de Paolo Zanzu. Trente clavecinistes se succèdent en trente-cinq concerts jusqu’au 23 juillet, dans une quinzaine de lieux patrimoniaux de la région Occitanie.

marie-claire-demangelHommage à Scott Ross
C’est à l’initiative de Marc Voinchet, directeur de France Musique, que le projet a commencé. En 1988, lors de la sortie de l’intégrale des Sonates en 34 CD (Erato / Radio France) par le claveciniste américain Scott Ross, il écoute une émission de la chaîne musicale qui fait écho à cet enregistrement. Trente ans après, il réalise ce projet, non seulement en concerts, ce qui constitue la première mondiale, mais nec plus ultra, tout est enregistré et filmé, et diffusé progressivement tout au long de la saison pour marquer les 30 ans de la disparition de Scott Ross.
Venu pour la première fois au château d’Assas en 1967, Scott Ross y résidait presque en permanence à partir de 1970. Le clavecin anonyme de XVIIIe siècle que la châtelaine Simone Demangel a acquis en 1965, est ainsi devenu son instrument. Sur « l’une des plus belles factures instrumentales françaises » selon le programme des concerts, Ross a préparé le concours de Bruges où il a obtenu le premier prix en 1971, puis, il a enregistré les intégrales de Rameau, de Couperin, et enfin, de Scarlatti. Il meurt à Assas en 1989, à l’âge de 38 ans. Mais son âme y demeure, de nombreux interprètes s’y rendent pour rencontrer ce clavecin mais aussi son esprit. « Scarlatti 555 » rend donc tout naturellement hommage à cet immense interprète qui a tant contribué pour innover l’image du clavecin mais mieux encore, de la musique baroque en général.

f-haasUn travail méticuleux de la coordination
Le choix des lieux, dont plusieurs châteaux et édifices religieux, fait référence à la vie du compositeur qui accompagnait l’infante puis la reine. La tâche a été assurée par Jany Macaby, du Festival Radio France Occitanie Montpellier, qui a su associer l’événement à plusieurs festivals locaux pour une organisation optimale. Il fallait également trouver des instruments dans la région, et les installer dans ces lieux qui n’en possèdent aucun, excepté le Château d’Assas. Et encore, ces instruments doivent être adaptés à ce répertoire, d’où la nécessité d’organiser une ronde de facteurs et d’accordeurs… Quant à la coordination des clavecinistes et à la répartition des pièces, elles ont été confiées à Frédérick Haas. Il a contacté ceux qui ont enregistré Scarlatti et ceux, plus jeunes, qui ont récemment remporté des prix dans des concours internationaux, avant de proposer une première liste des interprètes, afin que le festival en établisse une autre, définitive. De maîtres comme Olivier Beaumont, Mario Raskin, Lars-Ulrik Mortensen ou encore Kenneth Weiss, jusqu’à des interprètes de la dernière génération comme Justin Taylor, Jean Rondeau… Le beau monde du clavecin est là, avec des styles et visions très différents, ce qui constitue la force de cette aventure. On remarque cependant quelques noms absents dont Christophe Rousset, Skip Sempé et Andreas Staier, qui sont dans le jury du Concours international de Leipzig exactement au même moment…

paolo
Les concerts inauguraux au Château d’Assas
C’est donc dans ce château devenu un haut lieu du clavecin que les concerts d’ouverture de la série « Scarlatti 555 » ont eu lieu, le 14 juillet, sur ce clavecin cher à Scott Ross. Le récital de Paolo Zanzu a été à la hauteur de ce gigantesque projet. Claveciniste, pianofortiste et chef d’orchestre, troisième prix au prestigieux Concours de Bruges en 2010, Paolo Zanzu est connu des amoureux de la musique baroque comme membre de nombreux ensembles du premier plan : Les Arts Florissants, Les Musiciens du Louvre, The English Baroque Soloists, Monteverdi Choir and Orchestra, Le Cercle de l’Harmonie… Depuis quelques années, son activité en tant que chef d’orchestre prend de plus en plus d’importance et il a fondé en 2017 son propre ensemble, Le Stagioni, dédié aux répertoires du XVIIIe siècle (L’ensemble sera en résidence au Théâtre e Semur-en-Auxois en Bourgogne pour la saison 2018-2019).
Entouré d’environ quatre-vingts personnes dans le public et une vingtaine dans les équipes de la radio et du tournage, Paolo Zanzu livre une lecture sensible et colorée de quatorze partitions très diverses. Il utilise deux claviers afin d’exprimer plus de variations de couleurs et de sonorités, ce qui rend la musique plus riche et plus vivante, même si les œuvres sont, suppose-t-on, souvent composées sur un clavier. Il bâtit solidement chaque sonate dans un grand contraste, parfois troublant, reflétant les idées musicales de Scarlatti parsemées de nombreux d’éléments inattendus. C’est particulièrement le cas de la sonate K 329 dont l’alternance de lent-rapide sonne comme des questions et réponses ou des réflexions et actions. Dans les mouvements vifs, son interprétation est aussi dynamique (K 330, K 444…) que sereine et reposée qu’elle est dans des moments méditatifs (K 439…) ou joyeux (K 440, K 441, K 446). Dans le redoutable K 108, le caractère espagnol est exprimé avec détermination, avec une étonnante efficacité dramatique. Si K 444 semble un moment légèrement précipité, il sait respirer à d’autres moments et l’ensemble reste équilibré, conférant une sorte d’élan irrésistible. L’élégance de son jeu est en grande partie due à la gestion du temps, créant de temps à autre des ricochets pour une tension souverainement théâtrale.
Dans une atmosphère très chaleureuse — il nous a confiés après le concert : « C’était chaleureux dans tous les sens du terme ; la température était aussi élevée que l’enthousiasme de la salle et la fièvre de l’équipe ! » — l’interprétation de Paolo Zanzu montre tout simplement la joie de la musique dans la profusion sonore et cette joie était contagieuse.
En bis, il nous offre la Gigue de la Suite anglaise n° 6 BWV 811 de Johann Sebastian Bach, dont le style austère nous frappe malgré sa vivacité, surtout après tant de variations compositionnelles et interprétatives, alors que le compositeur est exact contemporain de Scarlatti.

Photo : Marie-Claire Demangel, châtelaine d’Assas devant sa bâtisse ; Frédérick Haas accordant le clavecin du château d’Assas ; Paolo Zanzu © Radio France / Guillaume Decalf