Concerts au musée Cocteau au Festival de Musique de Menton

7 août 2018 Par
Victoria Okada
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Si le mythique parvis de la basilique Saint-Michel a offert tant d’émotions depuis des décennies, notamment à l’ouverture de la 69e édition avec Philippe Jaroussky et Emöke Barath le 28 juillet, le Musée Cocteau – Collection Séverin Wunderman, ouverte au public en novembre 2011, est devenu lui aussi un lieu de prédilection pour la musique de chambre de petite formation. Et c’est en ce beau lieu que nous avons  suivi deux concerts du Festival de Menton 2018.

Ciné Concert : improvisation de Paul Lay en hommage à Billie Holiday

Pour la première fois dans l’histoire du Festival de Musique de Menton, nous assistons à un ciné-concert. Au lieu du rez-de-chaussée habituel, le concert a lieu au sous-sol, équipé d’un projecteur. « Billie Holiday Passionnément : performance vidéo-musical » est né en 2015, pour le centenaire de la naissance de Billie Holiday. Le film d’Olivier Garouste est un documentaire retraçant la vie de la chanteuse, illustré de créations d’images avec des variations de motifs répétés de diverses façons. Il est parsemé de commentaires brefs sous-titrés, de citations sonores, et bien sûr, de musiques, notamment de ses chants.
Lauréat de de différents prix (Académie Charles Cros, Prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz, Concours internationales piano jazz de Moscou, de Montreux, Martial Solal…), Paul Lay est l’un des pianistes de jazz les plus doués de sa génération. Son style, dynamique et contrasté sur la base d’un bagage très rempli du répertoire classique, allie l’originalité et la tradition, sans recourir à des recherches délibérées de la nouveauté (dans laquelle les musiciens moins talentueux font souvent naufrage). Lors de ce concert au musée, il livre à une improvisation fleuve de plus d’une heure, adaptée à chaque séquence du film. Lorsque les images ne montrent pas Holiday, il laisse libre court à ses inspirations, débordantes, rythmées par des accents parfois subtilement déplacés, mêlant des touchers extrêmement délicats et des frappes violents et percussifs, conférant des clairs-obscures toniques. Et lorsqu’on entend de la musique dans le film, il ajoute des notes, ce qui donne un relief au son, mais il  le fait de manière si discrète que le public ne se rend même pas compte de ces ajouts ! Parfois dans son improvisation, il reprend ingénieusement le thème ou le motif entendu dans le film, mail il y a aussi des moments où il part complètement de ses inventions et ce mélange est délicieux. Quand certaines transitions entre deux séquences du documentaire paraissent parfois un peu longues, le piano prend dessus ; cet aller-retour savamment dosé entre images et musiques est un atout de ce spectacle qui a une longue vie devant lui.

Concert des stagiaires de la Zakhar Bron School of Music

eleve-academie-mentonDepuis trois ans, le Festival de Musique de Menton organise l’Académie de violon du Festival, qui n’est autre que la Zakhar Bron School of Music déplacée pendant une semaine dans cette ville frontalière franco-italienne. Une quinzaine d’élèves de 5 ans à 15 ans ont suivi des cours intensifs de trois professeurs, dont Shoji Sayaka. Le violoniste russe Zakhar Bron est un pédagogue hors pair ; tous les grands violonistes actuels sont passés chez lui, ne serait-ce que le temps d’une master-class. La Zakhar Bron School of Music, située en Suisse (Zurich et Zug), est une école pour les surdoués de violon, violoncelle et piano de 5 à 18 ans. Parmi les professeurs de violon, l’on trouve notamment les noms de Vadim Repin, Maxim Vengerov, Daniel Hope ou encore David Garrett.
Les stagiaires ont donné leur concert, les 2, 4 et 5 août, chacune de ces dates étant réservée à une classe. Le 5 août, c’est le tour des élèves de Shoji Sayaka. Deux d’entre eux ont le privilège de jouer en solo ; il s’agit d’Ilva Eigus, 10 ans, qui interprète la Sonate en sol majeur K 301 de Mozart et de Sophie Branson, 12 ans, dans l’Introduction et Tarentelle op. 43 de Sarasate. Ensuite, six élèves et leur professeur (Liana Tretiakova) jouent ensemble Prélude, Valse et Polka de Chostakovitch, où la sonorité hétérogène des élèves d’âge et d’origine très différents sonne curieusement, tout au début, comme un ensemble de mandolines !

sayaka-shoji-ch-merlePour conclure les master-classes, Sayaka Shoji donne un mini-récital, avec la Sonate en la mineur op. 105 de Schumann et les Six Danses populaires roumaines de Bartók. La Sonate entière est traversée par une fièvre romantique d’une grande intensité. Quelque chose de déchirant du premier mouvement, même si cela est apaisé momentanément le temps du deuxième mouvement, ne disparaît pas pour autant et revient dans le final. Une grande clarté du discours règne sur son interprétation de Sayaka Shoji, qui entraîne immédiatement l’auditoire dans son univers. Dans Bartók, le caractère même de la sonorité de son violon (Stradivarius « Récamier ») change complètement selon les pièces, entre la sauvagerie et le raffinement. Fascinants est également ses gestes, très attentifs et contrôlés, tout en étant capable d’exprimer le bouillonnement schumannien et les caractères folkloriques roumains.

La pianiste Maria Anikina a accompagné tous les élèves et la violoniste japonaise ; le Yamaha de concert, même si son couvercle est à moitié fermé, semblait encore trop sonore par rapport au violon et surtout, par rapport à la salle qui n’a pas d’espace adéquat en raison du plafond assez bas et des murs réfléchissant beaucoup le son. Un piano plus petit serait certainement plus adapté à cet espace. À la fin du concert, a lieu la remise des diplômes aux élèves, suivie d’interminables séances de photographies avec professeurs et parents.

Viktoria Mullova et Katia Labèque sur le parvis de la basilique Saint-Michel

mullova-labeque-ch-merleLe 4 août, sur le parvis de la basilique Saint-Michel, Viktoria Mullova et Katia Labèque ont remplacé au pied levé Janine Jansen, souffrante, et Alexander Gavrylyuk. Au programme : la Sonate en ré majeur pour violon seul op. 115 de Prokofiev,  la Sonate en la mineur op. 105 de Schumann, Distance de fée de Takemitsu, Fratres de Pärt, et enfin, la Sonate en sol majeur de Ravel. Si la Sonate de Prokofiev a montré la splendeur du jeu de la violoniste, celles de Schumann et de Ravel n’ont pas permis aux deux interprètes de s’épanouir en harmonie, à cause certainement de contraintes liées au remplacement. Les œuvres de Takemitsu et de Pärt étaient à notre sens les plus réussies, offrant un lyrisme contemplatif. La poésie propre à ces deux compositeurs géants est exprimée avec finesse, invitant les mélomanes à entrer en méditation musicale, procurant ainsi une fraîcheur dans cette soirée restée très chaude après une journée de canicule.

Le Festival de Musique de Menton se poursuit jusqu’au 11 août.

Photos : Concert des stagiaires ©Victoria Okada; Sayaka Shoji, Viktoria Mullova et Katia Labèque © Ch. Merle