Bertrand Chamayou apôtre de Liszt à Menton

5 août 2018 Par
Gilles Charlassier
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Après une ouverture sous le signe du baroque avec Philippe Jaroussky et son ensemble Artaserse, le festival de Menton met le piano à l’honneur avec un programme Lizst par Bertand Chamayou, qui affronte sur le parvis de la Basilique Saint-Michel l’un des Everest du répertoire, les Etudes d’exécution transcendante.

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Il est difficile de se lasser de la magie de Menton et son parvis de la Basilique Saint-Michel bercé par le ressac des vagues et le lever de la lune. André Borocz, le fondateur du festival, ne s’y était pas trompé en invitant les plus grands. Bertrand Chamayou appartient désormais à ceux qui prennent la relève, avec une soirée qui met en évidence le génie polymorphe de Lizst. Le virtuose et compositeur hongrois a adapté pour son propre usage de concertiste maintes œuvres de ses confrères. Si les paraphrases d’opéras constituent les pièces les plus connues de ce foisonnant catalogue, celui-ci ne manque pas d’exemples plus intimes, que le soliste français met en avant en ouverture de son récital.
Au-delà de la légende de la rivalité avec Chopin, Liszt a puisé dans le corpus de son ami des Chants polonais. Les six ici proposés déplient avec une fluidité quasi narrative une frise de saynètes à la mélancolie discrète et retenue – Mädchens Wunsch (Le souhait d’une jeune fille) ou Das Ringlein (L’anneau), qui contrastent avec une Bacchanal (Chanson à boire) plus franche. Deux transcriptions de lieder de Schumann, Frühlingsnacht (Nuit de printemps) et Widmung (Dédicace), confirment cette manière de capter une inspiration intime, restituée avec une sensibilité dénuée de toute affectation. Viennent ensuite deux pages de Wagner, dont Liszt fut l’un des grands défenseurs et mécènes. Les modulations hypnotiques de la Marche de la cérémonie du Graal, à la fin du premier acte de Parsifal, résonnent ici avec équilibre et précision, au gré des évolutions de l’ombre vers la lumière, avant de retourner à la pénombre du silence, sculptant une extase rituelle à géométrie évolutive. Dans cette veine des alchimies sonores, la Mort d’Isolde dévoile un crescendo ondoyant jusqu’à l’éther ultime.
Après l’entracte, le soliste n’a rien perdu de sa concentration et de ses moyens, pour un recueil encore plus exigeant de virtuosité, les Douze études d’exécution transcendante. Loin de se limiter à une débauche de notes, Bertrand Chamayou éclaire l’architecture du cycle et de chacun de ces morceaux de bravoure, livrés comme une succession de tableaux évocateurs d’une construction souvent apparentée de l’un à l’autre. On découvre un Paysage apollinien, chantant et sans pesanteur, précédant le tourbillon épique de Mazeppa, dans lequel un intermède méditatif réserve une pause avant la réaffirmation d’une force virile jusqu’à la chevauchée finale. Retenons l’évanescence des Feux follets, l’énergie de Eroica et Wilde Jagd (Chasse sauvage), sans exhibitionnisme, l’élégance de Ricordanza, les éclats adamantins de l’Allegro agitato ou encore le lyrisme délicat des Harmonies du soir. Le Chasse-neige conclusif couronne la profusion visuelle de l’inspiration lisztienne avec laquelle Bertrand Chamayou entretient une familiarité communicative, et renouvelée. Une Berceuse en guise de bis au diapason de la douceur nocturne ne le démentira pas.
L’exploration des ressources de l’étude pianistique était déjà au menu du concert de veille au musée Cocteau, où Jean-Frédéric Neuburger offre un intelligent échantillon de l’invention des compositeurs depuis le Romantisme jusqu’à aujourd’hui. Liszt, Debussy, et Chopin, avec ses Douze Etudes opus 25, en guise de climax habilement contrasté au gré des numéros pour refermer le programme, voisine avec deux pages de Philippe Manoury qui assument la filiation avec Ligeti. Avec son ostinato rotatif très visuel, Spins fait songer à Colonne infinie ou Vertige du maître hongrois, quand Hommage à Richter ne saurait être plus de circonstance dans un festival qui avait noué des liens particuliers avec le virtuose russe. Mais Jean-Frédéric Neuburger est aussi compositeur, et sa Deuxième Etude, d’un cycle qui en compte déjà trois pièces et en prévoit douze, affirme une remarquable palette poétique qui n’a pas peur des développements, sans jamais verser dans la redondance. L’originalité de la musique contemporaine n’a pas nécessairement besoin de compromis pour toucher le public.

Gilles Charlassier

Festival de Menton, concert des 30 et 31 juillet 2018

©Melissa Lesnie