[Interview] François Staal, rockeur rebelle intemporel

30 novembre 2016 Par Camille Hispard | 0 commentaires

C’est sur les eaux troubles de sa péniche que l’on retrouve François Staal pour une entrevue singulière. Entre les aboiements de ses chiens et la douceur du poêle qui réchauffe l’atmosphère, l’artiste nous parle de son nouvel album L’Incertain, dans lequel on retrouve son rock brumeux et poétique. Celui que l’on compare à Bashung ou Thiéfaine évoque avec pudeur le rôle engagé de l’artiste. Son regard vif et lucide sur la société qui l’entoure le place en véritable témoin de son époque. Une rencontre un peu hors du temps.

François StaalVous vous décrivez comme un ovni, pourquoi ?

Je pense que d’un point de vue de la notoriété je suis un personnage un peu à part. Il n’y a pas beaucoup d’artiste de mon âge dans la scène rock française, qui n’ont pas fait de tube, mais qui font quand même l’Olympia ou le Trianon. C’est un positionnement par rapport à l’industrie du disque, au métier, mais c’est aussi un choix artistique. J’essaye de défendre quelque chose qui est surement compliqué à défendre commercialement. Quand on n’a pas d’argent, tout devient très compliqué : une simple location, c’est difficile, car il faut tout calculer et faire attention. Mais c’est une situation qui résulte d’un choix, celui de faire ce qui me plait vraiment. Sans me conformer à ce qui pourrait faire que ça marche mieux. Quand je parle de ma démarche, les gens me regardent un peu comme un extra-terrestre !

Qu’est ce que ça change finalement cette liberté et cette transparence vis-à-vis du public ?

Il y a plus de confiance. Je pense que mon public n’a pas de doute sur ma sincérité. Ce qui est compliqué c’est que ma notoriété étant faible, il faut trouver des nouveaux publics pour que le projet vive. Aujourd’hui, il ne reste plus que la scène. Les disques ne marchent plus ou alors seulement ceux des gros artistes. Pour la scène, il faut une jauge. Si je fais une salle de 80 places pour cinq musiciens, ça ne peut pas être rentable. Et en même temps, ça ne peut pas être trop grand. Mais je pense qu’il y a vraiment un public, on peut vendre beaucoup plus de choses aux gens qu’on ne le pense, mais encore faut-il leur proposer. On pense par principe que ça ne se vendra pas. C’est ce que disait Jacques Chancel : « Il ne faut pas proposer aux gens ce qu’ils veulent, il faut leur donner ce qu’ils pourraient aimer. » Et tout d’un coup ça devient de la culture. Pousser les gens, les surprendre. Si on leur donne exactement ce qu’ils veulent, on sait comment ça se termine dans la musique ou à la télévision. Un artiste a un rôle de critique et d’élévation.

Vous vous engagez dans vos chansons, notamment sur cet album avec le morceau « Loin d’ici une rivière » sur les réfugiés syriens. C’est plutôt rare ces temps-ci les chansons politiques, comment l’expliquez-vous ?

La période est vraiment particulière. Il se passe des choses très dures, c’est un moment de transition, c’est pour ça que mon album s’appelle L’Incertain. Les gens ont plutôt envie de divertissement. Ils n’ont pas envie de réfléchir, c’est tout le danger de l’histoire, c’est un moment justement où l’on devrait réfléchir. Souvent on s’aperçoit que dans les périodes très dures, la culture peut vite aller vers un divertissement sans substance. Selon moi, une œuvre d’art qui n’est pas engagée, n’est pas une œuvre d’art. Il faut un mimnum.

Comment est venu le déclic pour cette chanson sur les réfugiés ?

J’ai déjà écrit une chanson auparavant qui s’appelait « Les Migrants ».  Je suis une éponge comme nous tous et je ressens mon époque, j’écris, je fais une synthèse du moment et souvent ces choses se produisent un ou deux ans après. C’est un parfum dans l’air d’un truc qui fume, qui se cuit un peu plus loin. On baigne tous là-dedans. Les réfugiés syriens ça représente aussi Daesh, les attentats du 13 novembre. C’est lié. On est rattaché à ces gens-là. Ça me paraissait évident d’en parler. C’est notre temps contemporain.

Le fait qu’on vous compare à Thiéfaine ou Bashung, ça ne vous enferme pas trop ?

Ça va, il y a pire comme comparaison ! Parfois, je rappelle juste quand c’est trop insistant que je ne suis pas Bashung et que je n’ai pas son talent. Par contre, je me sens en accord avec ces comparaisons. La culture, c’est une transmission. Bashung est un génie, ils ont inventé, lui et ses auteurs une façon d’utiliser la langue française. Une fois que c’est inventé, ça tombe dans le domaine public. Quand Hendrix et d’autres ont inventé la saturation à la guitare, à partir de là, on choisit maintenant de mettre ou non de la saturation. Dans ce que je fais, des textes en français sur une musique rock plutôt anglo-saxonne, il n’y a pas énormément de référence. On a forcément cette filiation.

« La poésie, cette longue hésitation entre le son et le sens ». Cette citation de Paul Valéry correspond-elle à votre façon de concevoir la composition d’une chanson ?

Oui. Quand on écrit, on a tendance à sacraliser le texte. Paul Valéry rappelle qu’on peut aussi mettre un mot qui n’a pas de sens particulier mais qui sonne bien. Ça désacralise un peu, on peut aussi être des marioles comme tout le monde et faire une rime parce qu’elle est belle. L’écriture automatique, l’inconscient, le surréalisme, on les retrouve beaucoup chez Bashung.

Dans des albums précédents vous avez repris Baudelaire, c’était important ?

Quand j’ai découvert Baudelaire, j’ai eu l’impression de rencontrer un pote. Je le dis sans aucune prétention, mais quand je le lis, ça me parle vraiment.

Ça permet de désacraliser la poésie ? Quand on lit Jacques Prévert ou Antonin Artaud, c’est trash, beaucoup plus rock’n’roll que l’image qu’on a de la poésie…

Oui bien sûr. Certaines personnes disent : « j’aimerais que mon fils ressemble à Baudelaire ». Si elles voyaient leur fils arriver complètement défoncé au haschisch et sous opium, je ne suis pas sûr qu’elles apprécieraient ! Baudelaire, c’était un rockeur, comme tous les poètes. Je voulais montrer que la poésie ce n’est pas chiant. La poésie qui est chiante, c’est de la mauvaise poésie. Ça doit être fluide, faire du bien !

Dans la construction des chansons, vous travaillez comment ?

Un album ça s’étale sur plusieurs années, il y a des choses qui me viennent. Ça peut être un prénom, un bout de phrase, un mot. Je mets tout ça en vrac sans réfléchir dans ce que j’appelle un grenier. Comme dans un vrai grenier, on va trouver une vieille malle en bois, une botte bleue, un tuyau. C’est hétéroclite, ça n’a pas vraiment de sens. Je remplis mon grenier, j’en fais un pour chaque album. Quand j’ouvre la porte du grenier et qu’il n’y a plus de place, j’écris des chansons ! Tous ces éléments, je les combine. Je fais un gros travail avec la musique, je fais des allers retours. C’est un patchwork. Avant de tout découper, j’ai toujours un poème complet et les bouts dont je ne me sers pas, je les remets dans le grenier. J’avais un peu honte de cette méthode mais quand j’ai raconté ça à Jean Fauque, le parolier de Bashung que j’ai eu la chance de rencontrer, il m’a dit qu’il faisait pareil. Ça m’a rassuré ! Mais finalement les phrases, les mots, il y a toujours un lien, celui de la pensée.

Vous avez aussi fait des musiques de film extrêmement variées, en quoi est-ce différent ?

Le travail de compositeur de film, c’est presque un boulot de traducteur, on a un film, une histoire et la musique doit parler de l’inconscient, de ce que les personnages ne disent pas. Elle nous aide à comprendre. Ça s’impose à moi. Comme j’ai fait des films avec des sujets très différents, les univers sont éclectiques, mais j’essaye de garder ma patte.

A l’écoute de L’Incertain, on pense à des images, des paysages désertiques, des ambiances western. Est-ce que les voyages vous inspirent ?

Je ne voyage pas du tout et je n’aime pas vraiment ça sauf pour un but précis. Ce qui m’intéresse, c’est le voyage dans la tête. On est dans l’invention, le fantasme, on dépeint des choses qui n’existent pas vraiment. C’est notre prisme.

L’Incertain, est-ce une vision passéiste, quelque chose qui va disparaître ?

Il y a une grande violence en ce moment car un monde est en train de mourir pour faire place à un autre. On est dans une période transitoire. Je ressens vraiment que selon la façon dont on va agir, on ira d’un côté ou de l’autre. Et c’est ça pour moi l’incertain. Choisir l’horreur ou le merveilleux. Les Printemps arabes par exemple, c’était quelque chose de magnifique. Une pensée humaniste qui a débouché sur l’horreur. C’est un combat à mener avec des forces opposées qui s’affrontent.

Est-ce qu’il y a des sujets qui vous inspirent pour des prochaines compos ?

Oui, la culture et l’inculture. Par exemple aujourd’hui le sport est un système qui fonctionne très bien. C’est un combat. C’est « que le meilleur gagne ». Ce système, on est en train de l’adapter au monde de la musique. Alors que ça n’a rien à voir avec l’art. On se retrouve donc avec des concours où les gens sont éliminés et gagnent parce qu’ils sont sélectionnés. On gagne en marchant sur les autres d’une certaine façon. C’est l’opposé de ce qu’il faudrait faire. C’est le passé. L’avenir, c’est le partage, moins de compétition mais plus d’interaction. Ça commence à arriver.

François Staal

Qu’est ce que vous écoutez en ce moment en chanson française ?

J’aime beaucoup « Les Mots Justes » de Bertrand Belin, Thiéfaine bien sûr, et quelques chansons de La Maison Tellier que je trouve formidables.

Quelle question auriez-vous aimé poser à Baudelaire ?

J’aurais bien aimé qu’il me raconte les bordels !

Et les dates à venir ?

Je serai à la Péniche Antipode tous les derniers lundi du mois à partir du 27 Février. Et on prévoit aussi bientôt des dates en Province !

Retrouvez toute l’actualité de François Staal sur son site internet ou son Facebook.

Visuels : DR


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