[Interview] Cyril Mokaiesh : « Je suis un chanteur qui mêle amour et révolte »

22 février 2017 Par
Yaël Hirsch
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Alors que son nouvel album Clôture (Un plan simple) est sorti le 20 janvier, que son duo avec Bernard Lavilliers filmé par Stéphane Brizé « La loi du marché » cartonne (+100 000 vues sur vevo) et qu’il est sur la scène de la Maroquinerie  le 28 février 2017, le chansonnier engagé Cyril Mokaiesh était l’invité d’un des lundis au soleil les plus chaleureux. Avec les équipes de l’Eicar, nous l’avons interrogé sur ses colères, ses engagements, ses enthousiasmes et ses inspirations. Rencontre poétique, à quelques semaines des élections.  

L’album Clôture est-il celui qui mène au grand public ?
Il y a eu 6 ans entre Du rouge et des passions (2011) et Clôture (2017), mais il s’est passé pas mal de choses en fait entre temps. Il y a eu notamment un album qui s’appelle L’amour qui s’invente, qui est sorti en 2015 et qui a eu un succès encore plus confidentiel que celui de Du rouge et des passions : j’étais parti en voyage en Argentine et j’ai eu envie de faire un album très romantique, très entier sur les sentiments amoureux et les couleurs du voyage. Ensuite il y a eu un projet atypique qui s’appelait Le naufragé avec le pianiste de jazz Giovanni Mirabassi. Moi, qui ai toujours eu un gros penchant pour les belles plumes de la chanson française, j’ai chanté et redécouvert un certains nombre d’auteurs à travers ce disque comme Alain Leprest, Bernard Dimey, Mano Solo pour le plus connu, Daniel Darc… On a repris Philippe Liotard aussi. Donc un album sur des personnalités à failles, à plaies et blessures, mais des gens qui ont laissé des empreintes majestueuses. On a eu envie avec Giovanni de se plonger dans ce répertoire-là, de partir sur les routes en piano-voix, et je pense que le sujet était assez lourd puisque ces artistes-là il faut quand même les porter tous les soirs et se mettre un peu dans leur peau. Pour moi, ça a été une période extrêmement dynamique puisque je me suis justement plongé dans des textes extrêmement beaux, et la journée qui précédait les soirs où je les chantais, j’essayais d’écrire la petit histoire de mon album qui allait suivre, c’était Clôture.

Pensez-vous que la chanson peut faire prendre conscience d’enjeux politiques majeurs ?
J’essaie de perpétuer cette tradition de la chanson française, qu’on a tendance un peu à oublier ou à résumer à Léo Ferré et à Renaud. Ce sont d’ailleurs ces deux artistes-là qui m’ont permis de croire que la chanson pouvait avoir un impact, en tout cas fédérer les forces qui se réunissent dans la rue, dans un concert… et qui peuvent influencer, par exemple dans des périodes électorales, un courant de pensée qui essaie d’émerger, sur lequel on peut mettre de la lumière en chanson, en film, en photo… dans tous les domaines. Que ce soit en chanson ou ailleurs, l’acte de l’artiste n’est pas totalement anodin et je ne pense pas que ça soit dénué d’influence. Donc moi je n’ai rien inventé: on me décrit souvent comme un “chanteur engagé” qui fait table à part etc. … Moi j’ai grandi avec les mots de Ferré, c’est vrai, et puis après j’ai découvert Renaud, puis j’ai découvert Lavilliers aussi. Il y en a d’autres qui l’ont fait comme Cali… ils soulevaient les foules avec des sujets qui étaient d’actualité. Je ne crois pas que, du haut de mes 31 ans et de mes 2-3 albums, je puisse inventer un nouveau courant de pensée, mais en tout cas je trouve ça bien qu’à un moment donné l’artiste se permette de poser son regard sur la conscience, d’avoir un regard un peu citoyen sur ce qui nous entoure, je crois que ça fait partie de ses possibilités.

Vous citez beaucoup d’hommes. Y-a-t-il aussi des artistes femmes qui vous ont marqué dans cette tradition engagée ? 
Si, évidemment, je pense à Barbara bien-sûr (mon père écoutait vraiment en boucle les vinyles de Barbara donc ça m’a aussi porté). Et puis l’engagement n’est pas que politique il peut être aussi dans l’amour : on peut parler d’amour avec ferveur et parler de politique avec amour, Ferré a bien fait « Amour anarchie ». Moi il y a une femme que j’adore, vraiment, et que j’ai eu la chance de rencontrer : c’est Anne Sylvestre, que je reprenais sur scène avec Giovanni. Pour moi “Les gens qui doutent” c’est une chanson engagée parce qu’on est vraiment dans une époque où l’on n’a plus le droit de douter. On a le droit d’avoir des réponses mais très peu de questions. On nous submerge de vérités, de bonne conscience, de pensée unique… mais est-ce qu’on a vraiment le droit aujourd’hui d’avoir des questionnements, des doutes ? Moi en tout cas je crois que c’est ce que je fais dans tous mes travaux; ce n’est pas l’engagement d’une revendication; c’est au contraire de dire “hé, oh, “point d’interrogation”!”

Dans l’album Clôture, il y a plusieurs chansons qui font référence à des événements politiques récents comme « Novembre à Paris ». Vous avez aussi une chanson sur Trump en préparation?
Non… Quoique, dernièrement j’ai fait une chanson qui s’appelle “Le brasier”, qui est un peu… incendiaire. Mais non, je ne suis pas non plus à prendre le journal tous les matins et à me demander ce que je vais écrire pour me venger ou pour rebondir sur l’actualité. Il se trouve que dans cet album il y a beaucoup de sujets, c’est vrai, qui abordent les attentats, la montée du FN… Il n’y a pas de chanson engagée, je crois, qui ne soit pas faite avec le cœur, ou alors elle est ratée. Donc ce qui peut être est intéressant dans ce disque, c’est que ça part d’un sentiment général mais avec un point de vue très personnel. Parce que je me livre, je crois, dans ce disque; j’utilise la première personne du singulier. Encore une fois je ne suis pas un chanteur politique, je suis un chanteur qui mêle amour et révolte. Clôture est un album qui prend le temps de parler de l’époque, mais qui prend le temps d’en parler à travers mon sentiment.

Sur l’Europe, et notamment avec « La loi du marché », quel est votre point de vue ? Mettez-vous en cause tout le projet de la construction européenne ou juste la façon ultra-libérale dont elle fonctionne?
Dans cette chanson c’est un petit peu les deux. On a mis au cœur de la chanson un discours de Schumann, qui énonçait vraiment les vœux pieux de l’Europe au moment de sa construction, quand il dit “Nous allons construire une Europe d’ouverture” “Nous allons construire une Europe d’égalité, d’échanges, de liberté”… Et on voit aujourd’hui qu’on a à peu près tout le contraire, avec la dictature des marchés financiers, que j’évoque aussi dans cette chanson. C’est une chanson désabusée, c’est vrai qu’il y a une part de moi qui a envie de mettre un coup de pied là-dedans et de me dire : « qu’est-ce qu’on pourrait inventer de nouveau? ». Il y a aussi une part de moi qui dit « on vous laisse faire et puis nous on ne regarde pas le bateau couler et on essaie de prendre des moments de plaisir et d’amour ». Justement j’aime bien l’image du quatuor à cordes qui jouerait sur le Titanic en regardant le bateau couler. Donc il y a une partie de moi qui a peut-être un peu baissé les bras.

Mais alors quels sont vos joies et vos espoirs ?
C’est [mon fils] qui me les apporte. Par moment, il faut arriver à porter un regard plus naïf sur les choses. Il y a une phrase qui dit que la lucidité c’est la blessure la plus proche du soleil. Et c’est vrai que plus on avance avec les années, plus on essaie de se faire une conscience, et plus elle est difficile à porter. Ou alors on est un activiste qui essaie concrètement de changer les choses. Malheureusement quand on est artiste, la beauté ne rime pas toujours avec quelque chose de très joyeux. Donc j’essaie de parler du réel en essayant de le sublimer un petit peu, par l’agencement des mots et par des bons sentiments ; ce n’est pas une honte d’avoir envie de bons sentiments. Je crois qu’il faut se contenter de choses très simples et très belles comme partager des moments intimes effectivement, avec son enfant, sa femme, son mec, essayer de s’écarter un tout petit peu de tout ce marasme envahissant, gesticulant, qui peut nous polluer un peu l’esprit, et essayer de trouver de la liberté un peu à l’écart de tout ça. Retourner un peu à l’état vierge des choses, du cosmos comme dit Michel Onfray.

En final de l’album, la chanson « Clôture » est un flux de conscience. Pouvez-vous nous en parler?
C’est un exercice que j’ai toujours fait, de parler sur une musique un peu intense, ce n’est pas toujours sorti en disque. Mais celle-là c’est la onzième chanson de l’album, et je crois qu’en fait elle résume bien les dix morceaux précédents. Tout est vrai je crois. Je suis rentré de vacances au milieu du mois d’août. C’est un album qui a été essentiellement écrit dans les rues de Paris, en me baladant un peu dans les cafés que j’aime bien, et puis en discutant avec des gens à qui je rends régulièrement visite. Et Paris était désert, j’étais dans une espèce d’expectative des mois qui allaient suivre. Je ne savais pas avec qui j’allais enregistrer ce disque… Je crois que je n’étais même plus intermittent donc j’étais dans un questionnement un peu existentiel. Mais ça m’arrive régulièrement, je ne suis pas affolé par ce genre de doutes… Je n’avais pas vraiment envie d’écrire, ce jour-là, mais il y a eu ces premières phrases, je crois que ça commence à la grande fontaine des Tuileries, “le vent caresse des visages”… Et j’étais vraiment à la Fontaine des Tuileries, il y avait vraiment ce pigeon qui me regardait. Et voilà des fois ce sont juste quatre phrases qui peuvent donner envie de tirer le fil. Et ça a été écrit en une nuit. Ce qui est amusant ici c’est que, qu’on soit sur le répondeur de l’Europe ou sur le répondeur de Cyril à la fin de la chanson, finalement le constat est le même, on est tous un peu désorientés.

A quelques semaines des élections, pensez-vous que si un homme ou une femme politique voulait reprendre vos chansons comme support ou soutien est-ce que vous seriez partant ?
Bonne question… Déjà, je ne me rends pas compte si mes chansons peuvent avoir une portée, ou libérer une certaine forme de conscience, et à vrai dire je crois que je leur laisse ça à eux, et moi je fais mon travail. Le travail de l’artiste c’est de jeter ses idées dans la rue, et puis après ceux qui veulent ramasser les fleurs ou les couteaux, ils en font ce qu’ils veulent ça n’appartient plus aux artistes.

visuel : couverture de clôture.


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