Alexandre Kantorow, talent surdoué à Biarritz

10 août 2018 Par
Gilles Charlassier
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En à peine une décennie, le Biarritz Piano Festival est devenu l’un des rendez-vous incontournables du piano estival, avec une attention particulière aux nouveaux talents. En invitant Alexandre Kantorow, c’est un des grands noms de la génération montante que les mélomanes découvrent à l’Espace Bellevue, dans un programme à l’éclectisme maîtrisé et inspiré, de Beethoven à Rachmaninov.

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Quand il a initié le Biarritz Piano Festival avec quelques amis il y a une dizaine d’années, Thomas Valverde cherchait à conjuguer l’excellence et la convivialité, en marge des grosses machines plus généralistes. Le tropisme étoiles montantes s’est progressivement imposé, faisant de la station basque un des creusets en la matière. Et c’est toujours un plaisir pour le directeur artistique de réinviter – et pour le public de réentendre – un soliste qui avait marqué les oreilles. Ainsi en est-il d’Alexandre Kantorow, venu pour une matinée lors de la précédente édition et cette année à l’affiche à l’Espace Bellevue.
La magie de la blancheur du couchant qui inonde la salle circulaire ne souffre guère de l’interversion de l’ordre du programme. Si Rachmaninov peut être synonyme de sentimentalité et de décibels, le jeune français ne semble guère tenté par ces facilités. La Sonate n°1 en ré mineur opus 28 en témoigne, au-delà de l’inspiration faustienne qui nourrissait le projet initial du compositeur russe – dans une affinité avec la Sonate de Lizst. L’Allegro moderato augural se distingue par une remarquable clarté de jeu, attentif au foisonnement des articulations. Ampleur et souplesse façonnent une lecture élégante, mais sans affectation, qui sait graduer construction et tension dramatique. Le Lento déploie un lyrisme délié, intelligemment enrichi par la science du phrasé et un sens évident de la respiration – et de la longueur de souffle. La fougue du finale, Allegro Molto, ne laisse aucun doute sur la capacité de l’interprète à faire sonner l’instrument quand la partition l’exige : le climax sonore se révèle d’autant plus efficace qu’il n’est pas dévoyé prématurément.
Après l’entracte, la Sonate n°2 en la majeur opus 2 de Beethoven confirme l’artisanat soigneux et inspiré d’Alexandre Kantorow. La modulation du discours se reconnaît dès l’Allegro vivace initial, pondérant des rallentando délicats. La précision du dessin dans le Largo appassionato n’interdit pas une intensification introspective, équilibrée en consonance avec une écriture encore imprégnée de la féconde tutelle de Haydn. La légèreté analytique et ironique du Scherzo parodie avec justesse le tempo de menuet en cour alors pour un troisième mouvement, tandis que la versatilité d’humeur du Rondo final ne fait pas l’impasse sur les accents mozartiens. La progression de la Fantaisie en fa mineur opus 49 de Chopin s’appuie sur une marche rigoureuse autant que sur le balancement des couleurs et des variations, avec une conscience aiguë de la puissance formelle de la pièce. Point d’effusions inutiles dans cette approche à la fois maîtrisée et sensible. Le concert se referme sur l’arrangement hautement pianistique de Horowitz a réalisé de la Danse macabre de Saint-Saëns, dont la débauche d’arpèges confirme la générosité digitale d’Alexandre Kantorow, autant qu’une profonde et singulière musicalité, gratifiant en bis d’une mélodie hongroise transcrite par György Cziffra. A seulement 21 ans, c’est déjà un artiste accompli, et assurément une personnalité à suivre.

Gilles Charlassier

Biarritz Piano Festival, jusqu’au 8 août 2018 – Alexandre Kantorow, concert du 6 août 2018
©Jean-Baptiste Millot