Une nouvelle traduction du 3e volume de la trilogie de Gregor von Rezzori

3 mars 2011 Par
Yaël Hirsch
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Né à Czernowitz (Bucovine), Gregor von Rezzori (1914-1993) a souvent été appelé « Le dernier sujet de l’Empire ». Après avoir écrit les « Mémoires d’un antisémite » et « Les neiges d’antan », l’Olivier propose une nouvelle traduction du 3ème volume de la trilogie de ce grand auteur européen de langue allemande : « Une Hermine à Tchernopol » (paru en 1961 chez Gallimard sous le titre « L’Hermine Souillée »). Les traducteurs Catherine Mazellier-Lajarrige et Jacques Lajarrige se sont donnés pour objectif de faire sentir l’ironie bigarrée de la langue de l’auteur.

Un homme se rappelle sa jeunesse à Techrnopol et raconte comme une fable moyenâgeuse la légende dorée de  cette ville mythique de la Mitteleuropa, où les règles d’honneur du K und K, les nationalismes divers, le mélange des langues, et la séparation des communautés perdurent. Il décrit minutieusement la vie de ses tantes : une d’entre elles a failli être fiancée à un homme politique local important, une autre prend sa nièce en otage pour qu’elle la chaperonne lors de ses sorties en ville. Il racontent aussi ses camarades et ses fréquentations à l’école, qui se trouve être une école juive, ce dont les parents ne se doutent pas. Lorsqu’ils prennent conscience de la situation, ils retirent bien évidemment très vite leur progéniture de l’institution.  L’antisémitisme est très présent dans ce roman, de même que le goût suranné d’une noblesse qui s’éteint. Le personnage de Tildy, hussard de l’armée de l’Empire devenu fou est au cœur des commérages de Tchernopol et de la vie de l’enfant. L’hermine arrive bien tard… dans le sillage de ce chevalier foudroyé.

Dans cette nouvelle traduction, la langue riche de Gregor von Rezzori transparaît où aussi bien les idiomes slaves que le Hochdeutsch ou ce que leurs détracteurs appellent le « mauscheln » yiddish des juifs transparaît comme autant de richesses corsetées par les règles strictes et le code de l’honneur hors du temps de l’Empire. Les anecdotes se succèdent et à travers les histoires du narrateur on découvre plusieurs classes d’âges et sociales vivant dans cette ville inventée de Tchernopol. Les scènes de classes font penser à l’Institut Benjamenta de Robert Walser, les portraits de dames à du Schnitzler ou du Zweig et bien sur le Tildy est un hussard tout droit sorti d’un roman de Joseph Roth. Grand roman qui reconstruit a posteriori  une Europe Centrale rêvée, livre plein d’humour, « Une hermine à Tchernopol » est une œuvre touffue dans laquelle il faut entrer en goûtant les mots et leurs contrastes. Ce plaisir et cette ironie de la langue allemande passent parfaitement dans la nouvelle édition des éditions de L’Olivier.

Gregor von Rezzori, « Une hermine à Tchernopol », trad. Catherine Mazellier-Lajarrige et Jacques Lajarrige,  L’Olivier, 460 p., 26 euros. Sortie le 10 février 2011.

« Lorsque bien des années plus tard, nous repensions à notre enfance, ce que nous avions conservé d’elle, le souvenir douloureux de sa richesse et de sa dignité, nous faisait l’effet d’un héritage usurpé. Elle a si peu de part à ce que nous sommes devenus que nous avons parfois la tentation de voir en elle l’incarnation de cette existence romanesque contre laquelle monsieur Tarangolian avait cru bon de nous mettre en garde. Les images de cette enfance sont aussi éloignées de nous que l’un de ces contes, l’une de ses fables ou légendes qui l’ont alimentée en miracles. Comme eux, elle se laisse raconter et revit à travers le récit, sans que l’on puisse pour autant retrouver l’incomparable qualité de sa réalité. Et même, si  l’espace de quelques instants, cette réalité ressurgit en nous dans toute sa densité – et avec une telle immédiateté que nous en tressaillons, pris d’une subite frayeur-, ce qui se manifeste à nous avec tant d’insistance ne semble pas être notre personnalité la plus intime, mais bien la voix du passé, déplorant et réclamant ce qui a été perdu, qui se perd à chaque instant en nous et autour de nous. » p. 196.

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