« Tout un monde lointain » de Célia Houdart, un texte éblouissant autour d’une villa endormie

17 août 2017 Par
Jérôme Avenas
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Autour de la villa E-1027 d’Eileen Gray et Jean Badovici, Célia Houdart sculpte un texte admirable, une histoire troublante : la rencontre d’une femme âgée et de deux jeunes danseurs qui squattent la villa le temps d’un été. Servi par une écriture éblouissante, ce livre, publié chez P.O.L est un gros coup de cœur de la rentrée littéraire.

toutunmondelointain

En 2016, dans un court récit, French Riviera, paru aux éditions P, Célia Houdart évoquait son coup de foudre pour l’exposition de 2013 consacrée à l’œuvre d’Eileen Gray, designer et architecte irlandaise, au Centre Georges Pompidou. Elle confiait son désir de voir la villa E-1027 conçue par l’artiste, « comme envoûtée par l’œuvre et la personnalité qu’[elle] venai[t] de découvrir ». De 1926 à 1929, Eileen Gray, a construit une villa à Roquebrune-Cap-Martin (entre Monaco et Menton) avec la collaboration de son amant Jean Badovici. Pendant longtemps, on attribuera à lui seul le crédit d’un lieu dont Eileen Gray aura, pourtant, dessiné même le mobilier.
La villa E-1027 est au centre du roman de Célia Houdart. Gréco, designer-décoratrice à la retraite vit à Roquebrune-Cap-Martin. Chaque jour, au cours de sa promenade matinale, elle passe à proximité de la villa E-1027 dont l’un de ses amis, Alexander Sthol fut jadis le propriétaire. Elle souhaite l’acquérir et surveille de loin, avec l’aide de son avocat, les tractations liées à la succession de son ami, assassiné dans la villa. Un matin, elle découvre que les lieux sont squattés par deux jeunes danseurs étudiants : Louison et Tessa avec lesquels elle va faire connaissance.
L’écriture de Célia Houdart, c’est avant tout la transcription d’un regard. Il se pose avec une poétique acuité sur les gens, les choses, le paysage. Dans Tout un monde lointain, comme dans tous les livres de l’écrivaine, pas une seule phrase inutile, pas une seule formule hasardeuse, pas une virgule en trop. L’auteure de Carrare (Prix Françoise Sagan 2012) cisèle, gratte, polit le texte jusqu’à obtenir cette texture lisse qui rend la lecture délicieuse. L’effraction de Louison et Tessa dans la villa endormie éventre le temps. En y pénétrant, ils permettent la mise au jour de fragments de la vie de Gréco, la mise en ordre d’images confuses. Ils viennent conclure « cette enquête dans les profondeurs de sa mémoire inquiète ». Chaque chapitre est un miracle. On avance dans cette histoire comme dans un film super 8, muet, noir et blanc, comme hypnotisé par le sautillement des images. Cette dernière analogie ne doit pourtant pas masquer une réalité de l’écriture éblouissante de Célia Houdart : les outils spécifiques dont dispose un.e écrivain.e pour écrire une fiction sont utilisés avec méticulosité, sans fascination obsessionnelle pour la « séquence », sans tic cinématographique, comme c’est hélas, trop souvent le cas dans la littérature contemporaine. Tout un monde lointain n’est pas un script, c’est une œuvre littéraire, l’expression du pouvoir de la littérature, jusqu’au bout, jusqu’aux derniers mots, si beaux. À la fin de French Riviera, Célia Houdart s’interrogeait : « j’aimerais parvenir à comprendre ce qui me séduit tant dans l’œuvre d’Eileen Gray et dans cette villa fermée que je n’ai pas même pu visiter mais autour de laquelle je me suis promenée ». Tout un monde lointain est peut-être une manière de percer le secret d’une fascination. C’est en tout cas le livre qu’il faut lire en cette rentrée littéraire 2017.

Célia Houdart, Tout un monde lointain, Éditions P.O.L, août 2017, 208 pages, 14€