« Sirena Selena » de Mayra Santos-Febres, un roman somptueux

9 avril 2017 Par
Jérôme Avenas
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Les éditions Zulma publient  Sirena Selena  de l’écrivaine (et poétesse) portoricaine Mayra Santos-Febres (née en 1966). Écrit dans une langue opulente, ce roman de toute beauté conte l’histoire de Sirena Selena, jeune drag-queen portoricaine qu’une « mère » de cœur, Martha Divine, elle-même travestie, a prise sous son aile. Un livre magnifique, hypnotisant, sur la transmission, l’amour et les noirceurs de la sexualité. Gros, énorme coup de cœur.

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Il aura fallu attendre 17 ans pour lire, enfin en français, cette perle de roman paru d’abord en 2000. 17 ans, c’est à peu près l’âge de Sirena Selena quand elle débarque de Porto Rico sur l’île dominicaine, bien décidée à faire fortune avec sa voix de cristal. Elle entonne les boléros que sa grand-mère chantait en faisant le ménage chez de riches clients. Qu’elle soit « vêtue de peine » comme le suggère le titre original ajoute du tragique à sa voix d’adolescent. Troublante enchanteresse, elle affole, désarme, déstabilise. C’est sa mère de cœur, Martha Divine, elle-même drag-queen, qui l’emmène à Santo Domingo passer sa première grande audition. Martha ne chante pas : « Son principal atout était sa langue : dangereuse comme nulle autre, elle avait un redoutable sens de l’humour qui désarmait les mâles les plus aguerris. »  « Sirenito » a un douloureux passé. Sa grand-mère morte, il se retrouve à la rue et vit de la prostitution. Il est d’abord sauvé par Valentina Frenesi, sa première mère « ou plutôt sa grande sœur » qui meurt d’une overdose. Trois personnages sont au centre du livre. Trois états de la vie. Leocadio, jeune dominicain que ne feront que croiser brièvement les deux drag-queens, représente l’enfance. Sirena Selena, l’adolescence insolente. Marthe Divine, la maturité pleine, accomplie.

À travers ces trois destins, l’écrivaine aborde l’entrée, souvent brutale, dans la sexualité et la question de l’identité. Qu’est-ce que c’est, « devenir un homme » ? Est-ce devenir la femme qu’on a toujours rêvé d’être ? Est-ce coucher pour la première fois avec une femme ? Le dépucelage de Hugo, par Eulalia, la prostituée payée par son père, tourne au viol du pauvre jeune homme. Cette scène fait froid dans le dos, malgré la compassion de l’auteure qui apaise et console. Mayra Santos-Febres, raconte les quelques journées qui vont changer la vie de Sirena Selena avec une force admirable. La langue est riche, inventive, poétique. Mille bravos, d’ailleurs à François-Michel Durazzo qui signe une très belle traduction. Le récit entrecroise savamment des voix multiples. Elles racontent leur histoire, se donnent une existence par la mémoire. Mayra Santos-Febres excelle dans la finesse qui n’exclut pas quelques moments « coup de poing ».
Tous « trans ». Chacun a connu, connaît ou connaîtra un moment où il se transforme, change, grandit. La vie est faite de passages de soi à soi. C’est cet espace qu’occupe le récit, ce moment  entre-deux où les choix et les prises de conscience conditionnent celui/celle que nous devenons. Il y a aussi, bien entendu, en arrière-plan, le monde violent de la prostitution, du tourisme sexuel et de la drogue qui assombrit les feux de la rampe d’un livre souvent lumineux. Il y a aussi Porto Rico, métissée, contrastée. « Pour moi, Porto Rico, c’est comme un travesti… » avait confié Mayra Santos-Febres à François Maspero en reportage pour Le Monde à San-Juan au moment où l’écrivaine publiait Sirena Selena vestida de pena (5 janvier 2001).
En lisant la dernière page de Sirena Selena, on sait que l’on vient de lire un roman important. On le sait parce qu’on est certain de le relire un jour, certain d’y trouver des perles scintillantes, longtemps après.

Mayra Santos-Febres, Sirena Selena, roman traduit de l’espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo, Éditions Zulma, avril 2017, 336 pages, 20,50€

Visuel : ©Éditions Zulma


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