« Millénium 4, Ce qui ne me tue pas » : retour en demi teinte pour Salander et Blomkvist

6 septembre 2015 Par
Audrey Chaix
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Quelques années après l’affaire Zalachenko, Mikael Blomkvist et Lisbeth Salander ne se voient franchement pas souvent – pour ainsi dire, jamais. Blomkvist est toujours à la tête de la rédaction de Millénium avec sa maîtresse, Erika Berger. La revue vient cependant d’être rachetée à 30 % par un grand groupe, ce qui rend Blomkvist très amer. D’autant plus qu’une campagne visant à le mettre sur la touche a commencé dans les médias suédois – loin des réseaux sociaux et de l’instantanéité de l’information, Super Blomkvist passe pour un has been. Quant à Lisbeth Salander, toujours aussi asociale, elle continue de vivre dans son palais des courants d’air, à hacker des forteresses réputées imprenables. Jusqu’à ce qu’un enchaînement de circonstances replonge ces deux personnages dans la danse : un chercheur de génie fuie l’entreprise où il travaillait aux États-Unis, apparemment pour récupérer son fils autiste, tandis que les serveurs de la NSA sont victimes d’une attaque informatique sans précédent. Commence alors une course contre la montre où intervient un gang de malfaiteurs particulièrement rusé, les Spiders, menés par une femme au charme envoûtant …

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Le moins que l’on puisse dire, c’est que la sortie de Millénium 4 a fait couler beaucoup d’encre. On ne s’attardera pas sur l’histoire de la saga, qui est allée de péripétie en rebondissement depuis le décès de Stieg Larsson, son auteur, avant même la parution du premier volume. Succès interplanétaire, guerre des ayant-droits, boycott de ce qui est bien souvent considéré comme un coup marketing … la parution de ce quatrième tome, confié au biographe suédois de Zlatan Ibrahimovic, pourrait sans doute faire le sujet d’un roman à part entière. La polémique mise à part, que reste-t-il de cette suite ? Car pour les lecteurs, c’est finalement cela qui compte réellement …

Si les trois romans de Stieg Larsson ne brillaient déjà pas par la qualité du style, celui de David Lagercrantz choque par sa pauvreté dans ce domaine-là. Est-ce dû au fait que Lena Grumbach et Marc de Couvenain, les deux traducteurs des trois premiers romans, n’ont pas rempilé pour ce quatrième opus, confié à Hege Roel-Rousson ? Difficile à dire pour qui ne lit pas le suédois, mais toujours que Millénium 4 : Ce qui ne tue pas est particulièrement mal écrit, ce qui non seulement agace, mais gêne aussi parfois dans la compréhension d’une intrigue aussi rocambolesque que bien documentée.

Car il faut rendre justice au travail de recherche effectué par Lagercrantz sur le domaine de l’intelligence artificielle et de son application dans les sciences informatiques. Si l’on ne comprend pas toujours tout ce qui se trame dans les serveurs et les ordinateurs, on apprécie la grande modernité de cette histoire, qui se nourrit des peurs et des dérives autour de la sécurité des personnes, de la supériorité potentielle des machines sur les hommes, et de l’usage que pourraient faire les organismes malveillants de ces nouvelles technologies toutes puissantes. Rien de révolutionnaire, certes, mais une belle intensité pour cette course-poursuite infernale qui se joue dans les rues de Stockholm – et au-delà – aussi bien que sur la toile.

Quant à l’héritage de Larsson, qu’en reste-t-il ? Lagercrantz joue la carte de la sécurité en reprenant les personnages clefs de Millénium – Lisbeth et Blomkvist, bien sûr, mais aussi Erika Berger, Jan Bublanksi, Sonja Modig, et Camilla, la sœur de Lisbeth, qui fait une entrée fracassante dans le roman. Salander et Blomkvist ressemblent à ce que Larsson avait fait d’eux – avec moins de subtilité, sans doute, moins de failles. Lisbeth est devenue une super héroïne capable d’encaisser les coups avec une résilience presque surnaturelle. Blomkvist fait preuve d’encore plus de nez que chez Larsson. Sans doute Lagercrantz manque-t-il du recul du créateur pour vraiment jauger ce dont ses personnages sont capables. Parmi les petits nouveaux, pas de forte tête qui pourrait faire concurrence aux deux héros de Larsson. Celui qui sort le plus du lot, c’est sans doute August Balder, le petit garçon autiste du scientifique assassiné, et que Lisbeth prend aussitôt sous son aile.

Conclusion ? On appréciera Millénium 4 pour son intensité, la complexité de son intrigue, la succession presque cinématographique des scènes qui s’enchaînent en un laps de temps très court (l’action se déroule sur quelques jours). On n’y cherchera pas la profondeur des histoires de Stieg Larsson, qui allaient chercher leur fondement dans la sociologie de son pays aussi bien que dans la finesse de ses personnages. Et surtout, on fera abstraction de l’écriture, pour se concentrer sur les rebondissements de l’intrigue. Enfin, si cela n’est pas déjà fait, on pourra aussi en profiter pour relire les trois premiers tomes de la série (tous disponibles en poche chez Babel) ! 

Millénium 4, Ce qui ne me tue pas, de David Lagercrantz. Traduit du suédois par Hege Roel-Rousson. Éditions Actes Noirs, Actes Sud. Paru le 27 août 2015. Prix : 23 €.