« La Femme de l’ombre » d’Arnaldur Indridason : Quelque chose de pourri en Islande

11 novembre 2017 Par
Julien Coquet
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Dans ce second tome de la trilogie des ombres, Arnaldur Indridason, que l’on savait être le maître du polar islandais, prouve qu’il est aussi un grand romancier international.

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Dans son introduction à Sanctuaire de William Faulkner, Malraux écrit : « C’est l’irruption de la tragédie grecque dans le roman policier ». Si l’on doit à l’écrivain du sud américain la création du roman policier moderne car tourné vers la tragédie, on peut être gré à Arnaldur Indridason, dont les livres sont traduits dans 40 langues, de continuer cette lignée. Chez l’écrivain islandais, on sent les personnages poussés à bout, oppressés par une force qu’ils ne peuvent pas forcément expliquer et qu’ils ne peuvent surtout repousser. S’ils agissent odieusement, c’est parfois qu’ils sont poussés par un simple désir de vengeance ou des pulsions incontrôlables. Mais il est difficile de les condamner. L’auteur de La Cité des jarres aurait pu écrire cette phrase de Cocteau : « Regarde, spectateur, remontée à bloc, de telle sorte que le ressort se déroule avec lenteur tout le long d’une vie humaine, une des plus parfaites machines construites par les dieux infernaux pour l’anéantissement mathématique d’un mortel. »

Dans ce deuxième tome de la Trilogie des ombres (que l’on peut lire sans avoir lu le premier), les occupants de l’Islande ne sont plus les mêmes en cette Seconde guerre mondiale qui touche fatalement l’Europe : au printemps 1943, les Islandais doivent accueillir les Américains, après que les Anglais sont partis en août 1941. Flovent, islandais, collabore sur deux affaires différentes avec Thorson, Islandais de naissance mais soldat canadien. D’un côté, c’est un corps que l’on repêche au large de Reykjavik. De l’autre, avec effroi, un jeune soldat au visage mutilé est découvert aux abords d’un bar fréquenté par les troupes alliées.

Le dispositif romanesque est intelligent : les chapitres alternent entre présent et passé et entre les deux affaires. Le lecteur prend connaissance des personnages et les liens se tissent, les causes qui produisent certains effets se précisent. L’intelligence du texte est de déconstruire le cliché d’une Islande qui, loin, au Nord, serait coupée du reste du monde, puisque l’île subit aussi les affres de la Seconde guerre mondiale. On admirera aussi l’art des portraits que maîtrise l’auteur aux 4 millions de lecteurs en France, un art qui sert une intrigue rondement menée.

La Femme de l’ombre, Arnaldur Indridason, Editions Métailié, 336 pages, 21€

« Un soir, le ronronnement des moteurs s’arrêta subitement. Le navire ralentit puis s’immobilisa. Toutes les lumières s’étaignirent simultanément et ils se mirent à dériver en pleine mer.
Un étrange silence envahit le bateau plongé dans les ténèbres, les passagers allaient et venaient, lents, muets et inquiets. Les membres d’équipage passaient parmi eux pour leur demander d’éviter de faire du bruit et de ne se déplacer qu’en cas d’absolue nécessité. Tous comprient aussitôt qu’ils étaient en danger. »