« Vers le Sud et autres poèmes » de Juan Gelman, un chant polyphonique puissant et obstiné.

14 février 2015 Par
Le Barbu
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Né à Buenos Aires en 1930, Juan Gelman a tout à la fois été journaliste, traducteur, poète, militant révolutionnaire. Son engagement politique l’a contraint à quitter l’Argentine, où il était menacé de mort, en 1975, un peu avant que ne s’installe dans ce pays, de 1976 à 1982, l’une des pires dictatures qu’ait connue l’Amérique latine en un siècle pourtant fertile en horreurs et atrocités. Bien qu’exilé, Juan Gelman ne fut pas épargné. Les militaires séquestrèrent ses deux enfants et sa belle-fille enceinte. Son fils, Ariel, ne reparaîtra pas et c’est seulement tout récemment, après douze ans de recherches, qu’il finira par retrouver sa petite-fille âgée de vingt-trois ans, née en prison, enlevée à sa mère et, comme c’était courant alors, clandestinement «adoptée» en toute impunité par une famille de militaires.
Ayant vécu par la suite à Mexico, Juan Gelman était désormais le poète de référence et la conscience poétique de tout un continent, d’Argentine jusqu’au Mexique. Après Pablo Neruda ou Octavio Paz, Juan Gelman était devenu la voix la plus inventive, combative et néanmoins fraternelle, une voix blessée, traversée de fulgurances et de ténèbres, une voix tendre et violente, la plus juste (au double sens du mot) de la poésie hispano-américaine d’aujourd’hui. Juan Gelman est mort à Mexico le 13 janvier 2014.

Juan Gelman c’est une oeuvre considérable, une voix blessée, combative, fraternelle, traversée de violence, de ténèbres, de tendresse et d’amour. L’écriture est hachée, rythmée, à la fois mesurée et chaotique, aux limites du sens, mais d’une force incomparable où l’horreur devient beauté. Vers le Sud et autres poèmes est un chant polyphonique puissant et obstiné qui ne veut pas se rendre face à la chute interminable qu’est toute vie humaine. Ce recueil magnifique, chargé de souffrance, et qui nous fait regarder la mort en face, est aussi une ode à la vie qui nous pousse vers la lumière.

NOTE XXIV (p.62)

face à la défaite ou la loi sévère
mon âme sut perdre respect/je t’aime/
mon âme franchit l’eau et son froid où
flottent les visages des compagnons

comme enveloppés de ta peau la douce
ou comme lampe montée délicate
afin qu’ils dorment délicatement
hautement en toi/flamme qui appelle

chaque ombre par son nid/félicité
ou solitude de feu pour amour
où beaux puissent reposer mes morts

aimant toujours visages comme toi
où ton visage avance comme toi
contre la peine d’avoir été/être

 

 

« Vers le sud » de Juan Gelman, précédé de « Notes », « Commentaires » et de « Citations » et suivi de « Cela ». Poésie / Gallimard, janvier 2015.