Niloufar de Ron Leshem, une étude passionnante de la jeunesse iranienne

17 mars 2011 Par
Yaël Hirsch
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Quand l’auteur israélien de « Beaufort » décide d’enquêter sur la jeunesse iranienne, alors qu’en tant qu’israélien, il n’ a certainement pas le droit de mettre les pieds à Téhéran, Internet est d’un grand secours. Tout comme l’imagination et l’empathie débordantes de Leshem, qui se glisse dans la peau de Kami, sorte de double iranien de lui-même, qui quitte sa province natale pour faire ses études dans la capitale. Un roman foisonnant, où la jeunesse regarde vers les générations précédentes pour leur demander si une vie sans liberté doit vraiment traîner en longueurs…

Lorsque Kami se décide à quitter le cocon familial pour suivre des études d’ingénieur à Téhéran, il laisse derrière lui ses parents et surtout son meilleur ami d’enfance Amir, qui a décidé de rester à la maison, loin des tentations de la capitale, et renonçant à une carrière de médecin pour mener une vie pieuse. Il part vivre chez sa tante, Zahra, ancienne vedette du cinéma iranien des années 1970 et que la filmographie de femme fatale en jupe courte a empêchée de poursuivre son art après la Révolution de 1979. Kami apporte chez sa tante un ordinateur et donc un accès privilégié vers le monde extérieur, qui permet -malgré les nombreuses pages censurées par le régime- à sa tante de réaliser qu’elle demeure une figure importante pour de nombreux iraniens en exil. Autour de cet ordinateur et du yoga du matin, Kami connaît une riche vie de quartier avec sa tante, Babak, le voisin homosexuel à qui Kami trouve le compagnon idéal grâce à son clavier, et l’intrigante Madame Safoureh qui dit avoir été juge dans le régime du Shah. A la fac, Kami rencontre l’amour de sa vie : la vibrante Niloufar, fille sublime d’un député à qui la haute position de son père permet de vivre très librement puisqu’elle est connue comme pilote automobile. Niloufar initie Kami à la vie cachée de Téhéran : l’amour physique, les fêtes de la jeunesse dorée, tolérées par un régime qui lâche un peu de lest pour mieux prévenir toute révolte, et les livres interdits conservés dans les coulisses d’un marché par quelques jeunes résistants au régime. Quand Niloufar décide de mener une course automobile où seuls les hommes sont acceptés, Kami accepte de l’aider. Mais autant la jeune femme est prête à risquer sa vie pour clamer son droit à la liberté, autant Kami n’a qu’un désir : vieillir à ses côtés. Dans un système politique qui surveille tout le monde, et peut enlever un homosexuel qui a refusé de se « faire opérer » à tout instant, où condamner à mort une femme déshonorée, rien n’est jamais sûr et tous se sentent en danger. Et pourtant, la vie continue quand même, malgré les deuils, et la peur, et la plupart des gens que côtoient Kami ne se voient pas vivre ailleurs qu’à Téhéran, dans leur pays.

Bouillonnant, plein de vie, comme de mort, le roman de Ron Leshem brosse le portrait d’une génération sacrifiée par un régime de surveillance permanente et qui aime néanmoins son pays. Malgré les dangers et les incursions du politique dans la sphère privée, une vie très active s’organise dans les maisons et les appartements. Pendant près de deux ans, Ron Leshem a communiqué par Internet avec de jeunes iraniens, si bien que le roman est extrêmement documenté sur les mots persans employés, sur les plats et les traditions qui marquent la vie quotidienne des jeunes iraniens. Inspirée de la figure de la pilote automobile laleh Seddigh mais totalement imaginée par l’auteur, la personnage flamboyant de Niloufar est tour à tour fascinant(une jeune femme de vingt ans qui se montre ouvertement libre dans l’Iran d’aujourd’hui), irritant (la petite fille gâtée) et émouvant (la petite fille fragile et apeurée). Plus mesuré sans être pleutre, Kami est un guide idéal qui fait découvrir au lecteur une ville toute en contrastes et découvre les injustices et les absurdités d’un régime auquel il faut bien se plier. Maniant l’art de l’ellipse avec maestria, Ron Leshem offre un livre fort, humain, et passionnant. Un vrai roman qui croque sur le vif une partie du monde qui sembalit être engloutie derrière un « rideau noir ».

Ron Leshem, Niloufar, traduction : Jean-Luc Allouche, Seuil, 363 p., 21.80 euros.

« Je me suis demandé : Que ferais-tu si on te volait ton pays? Te révolterais-tu avec la conscience claire que tu pourrais échouer? Enterrais-tu dans l’opposition clandestine, manifesterais-tu? Reviendrais-tu à la religion, autrement dit, accepterais-tu la défaite? La liberté est-elle un fardeau trop lourd à porter? En général, j’écris pour me forger une vie que je n’aurais aucune chance de connaître. Écrire, c’est vivre cette vie-là, j’écris au lieu de vivre. C’est ainsi que je me suis projeté de l’autre côté du rideau noir, et j’ai vagabondé. J’ai tenté de mesurer le fossé creusé entre nous, puis je m’y suis habitué, car l’Iran sait nous apprivoiser. Et les êtres humains s’habituent à tout – l’arbitraire, l’injustice, la discrimination- et s’enfoncent dans l’apathie et l’impuissance. Ils se débrouillent avec une vie privée trompeuse. On appelle ça vivre. Lorsque j’ai compris que les ressemblances étaient plus grandes que les différences et que le fossé n’était pas si profond, un nuage sombre et irritant planait au-dessus de cette pensée, tout en laissant percer des rayons de lumière et d’espérance. » p. 359.