Marmont, le « dernier » des maréchaux d’Empire ?

1 juillet 2018 Par
Franck Jacquet
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Au-delà de l’épopée napoléonienne, les maréchaux ont connu des fortunes plus que diverses durant la Restauration ou après. L’un des moins connus du grand public est sans doute Auguste Frédéric Viesse de Marmont, né en 1774 et décédé en 1852. Devenu duc de Raguse et administrateur des Provinces illyriennes, en Croatie actuelle, il a été largement occulté d’une part par ses atermoiements lors de la chute de l’Empire et durant la Révolution de 1830 et d’autre part par son goût des cercles de cour et de la polémique sur son rôle passé au couchant de sa vie. Franck Favier, historien spécialiste de la période et ayant déjà livré notamment les biographies de Bernadotte et de Berthier, continue avec ce malaimé de la geste napoléonienne. Il cherche quelque part à expliquer pourquoi, justement, raguser devint au XIXe siècle un verbe synonyme de traitrise, formé à partir des erreurs de parcours d’un très proche de l’Empereur des Français.

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Ascension classique et dérive atypique d’un maréchal

Cette biographie est très accessible, il n’en demeure pas moins qu’elle resitue bien le contexte de la vie et des activités du maréchal. De plus, elle s’appuie sur des archives personnelles jusque-là peu étudiées, occultées par les écrits et sources polémiques sur notre « anti-héros ». Ce dernier est né à la fin de l’Ancien Régime dans une famille de la petite noblesse, se haussant génération après génération lentement notamment dans l’administration. Après des études militaires, il devient l’un des aides de camp du jeune Bonaparte dans le tourbillon de la Révolution, moment de cassures sociales qui lui permet d’épouser une riche héritière de la grande banque d’alors et qui lui servira quasiment toute sa vie dans son train de vie toujours plus élevé qu’il ne le devrait, tout comme le couple Murat – Caroline Bonaparte. Il suit l’ascension du jeune militaire : Italie, Egypte, coup d’Etat de Brumaire, campagnes victorieuses des années 1800 – 1805. Pour autant, il reste en retrait et Franck Favier souligne souvent qu’il parvient à se hausser grâce à la grande richesse de la banque et des milieux Perrégaux. Il devient alors administrateur des Provinces illyriennes, soit la côte dalmate et l’arrière-pays de la Croatie actuelle (les montagneuses Krajina) à l’apogée de l’Empire. Il obtient alors le titre de duc de Raguse avant de devenir, tardivement, maréchal au même titre que ses concurrents comme Ney ou dans une moindre mesure Berthier. Mais s’il est aspiré par l’essor napoléonien, il est emporté avec les échecs à partir de l’affaire espagnole et portugaise. Il doit s’y rendre pour mater les lignes de Wellington, mais les stratégies de guérilla et de coups fourrés ne cessent, auxquelles s’ajoutent les inimitiés et le manque de coordination entre les maréchaux et Joseph, alors roi, mais aussi l’Empereur. Le recul est inéluctable alors qu’au même moment, la Grande Armée se heurte à la Berezina. Marmont devient l’un des chefs de la défense qui est de plus en plus illusoire au fur et à mesure que les coalisés s’agglomèrent et se rapprochent de la France.

A la suite de la chute de Napoléon, et alors qu’il ne participe pas, comme d’autres, à l’épisode des Cent Jours, et c’est un mérite de la biographie que de le montrer, on voit Marmont évoluer la Cour de la Restauration à laquelle il participe en tant que haut gradé de la garde royale. Il s’exile à la suite de la révolution de 1830 pour vivre essentiellement à Venise, gardant tout autant de distances avec le développement de la gloire napoléonienne (par exemple lors de l’épisode du retour des Cendres instrumentalisé par Louis-Philippe). Même dans ses derniers moments, il ne se rapproche guère du Prince-Président Louis-Napoléon accaparant le pouvoir à la fin de la République. Il ne meurt pas oublié, développant ses critiques et ses réflexions sur l’art de la guerre et les personnages de son époque, dont Napoléon lui-même.

 

Le « dernier » des maréchaux

Mais Marmont apparaît à bien des égards comme le « dernier » des maréchaux, ce qui fait bien écho à son image très négative de traitre et de mondain mal accepté de la Cour de la Restauration.

Il est tout d’abord le dernier dans le sens chronologique du terme. Alors qu’il est l’un des aides de camp de Bonaparte dès le milieu des années 1790, le sort fait qu’il n’est pas souvent au cœur des grandes batailles ou des grands mouvements déterminants au contraire de Ney, Berthier, Murat ou d’autres… Son implication et son rôle militaire apparaissent donc un peu en retrait. Il est par exemple largement absent du cœur des campagnes des années 1806 à 1808, années des plus grands triomphes comme Austerlitz… Il est ainsi nommé tardivement au titre de Maréchal ce qui le marque considérablement. Il est alors « périphérique » dans le dispositif napoléonien, les Provinces illyriennes n’étant pas une région stratégique. Cet établissement lui permet d’apparaître comme un administrateur et aménageur de ces contrées, mais c’est aussi peut-être là que le militaire empiète en partie sur le politique… Quoiqu’il en soit, le statut de maréchal d’Empire lui semble toujours accordé comme une nécessité de sa position et de ses richesses, mais il ne semble pas aussi légitime que ses homologues.

Surtout, il apparaît comme le « dernier » et c’est en cela qu’il passe à la postérité surtout, parce qu’il est « le traitre » qui a renoncé à défendre Paris face aux troupes prussiennes, autrichiennes et russes à la fin de la campagne de France. Franck Favier montre que dans le délitement des derniers jours, et avec une précision très méthodique, combien le renoncement à la défense et à obéir est en fait la résultante de larges manques de communications entre les réduits d’armées et de commandements impériaux de la région parisienne, de Normandie et de l’Est. Marmont est cependant vu comme le conspirateur qui discute avec l’ennemi et « lâche » celui qui l’a fait duc de Raguse. Il agit en politique et non en militaire surtout, comme il l’a appris en réalité sur les bords de l’Adriatique. Mais on ne lui pardonnera jamais ce geste du côté des bonapartistes, même s’il cherche à rattraper sa faute non sans atermoiements et hésitations. Ces derniers se retrouvent d’ailleurs alors qu’il est l’un des chefs militaires chargé de la répression de Paris en 1830 : il tire sur la foule, hésite et discute avec des insurgés, cherche à ménager les manifestants pour moins tuer, mais ne contrôle pas réellement la situation. Il ne faut rien de plus pour qu’on l’accuse d’une seconde forfaiture alors que la première l’a accompagnée déjà depuis 1814 comme le sparadrap du Capitaine Hadock.

Il est enfin parmi les derniers survivants des compagnons et des grands chefs militaires du Premier Empire. En cela, il apparaît sous un jour bien sombre lorsqu’il vote la mort pour Ney en tant que pair de France et même s’il demande sa grâce ensuite. Alors que beaucoup s’éteignent, il entretient un entregent nobiliaire qui lui permet de parler de la geste napoléonienne lors de ses voyages et de son exil (il rencontre le roi de Rome à plusieurs reprises), dans sa chère campagne qu’il finit par perdre pour cause de mauvais investissements. A ce titre, notons qu’il est un précurseur, dans les années 1820, des nobles légitimistes (qui se retirent de Paris après les Trois Glorieuses) lorsqu’il cherche à reprendre et à développer ses domaines du Châtillonnais : il veut accroître les hauts-fourneaux pour passer de la proto-industrie à une industrie plus structurée, il cherche à réformer les méthodes agricoles pour tirer de meilleurs profits des terres, aménage les domaines pour plus de rentabilité… Il échoue systématiquement et s’endette à tout perdre. Il faut dire que les investissements peuvent paraître aujourd’hui hasardeux (voir l’épisode de l’élevage de moutons habillés pour fournir une laine plus fine !). La suite est alors un exil autant financier que politique. Dans tous les cas, en tant que survivant de plus en plus isolé et seul des années 1790-1810, il est l’un de ceux qui profite de cette position pour donner sa version des faits à travers des Mémoires, et l’on sait avec Las Cases combien dès la mort de Napoléon, ce type de témoignage est prisé par les éditeurs et le public. L’analyse de ses mémoires et de ses réfutations, signe d’un personnage controversé deux générations encore après les faits, est développée dans un chapitre final qui intéressera particulièrement l’historien.

 

Informations :

Franck Favier, Marmont, le Maudit, Paris : Perrin (« Biographie »), avril 2018, 361 p. – 23 euros.