Maggie Cassidy et Tristessa de Jack Kerouac, sur la route de l’amour…

9 avril 2013 Par
Le Barbu
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Pour ceux qui s’étaient délectés de l’exposition « Sur la route de Jack Kerouac L’épopée, de l’écrit à l’écran » qui s’était tenue au Musée des lettres et manuscrits (16 mai – 19 août 2012), les éditions Gallimard ont prévu de rééditer deux romans en format Folio poche : Maggie Cassidy et Tristessa. Au centre de ces 2 romans : amour et passion. A sortir le 12 avril.

Jack Kerouac né le 12 mars 1922 à Lowell, dans le Massachusetts, mort le 21 octobre 1969 à St. Petersburg, en Floride) est un écrivain considéré aujourd’hui comme l’un des auteurs américains les plus importants du XXe siècle. Il est même pour la communauté beatnik le « King of the Beats ». Son style rythmé et immédiat, auquel il donne le nom de « prose spontanée », a inspiré de nombreux artistes et écrivains et en premier lieu les chanteurs américains Tom Waits et Bob Dylan. Les œuvres les plus connues de Kerouac, Sur la route (considéré comme le manifeste de la beat generation), Les Clochards célestes, Big Sur ou Le Vagabond solitaire, narrent de manière romancée ses voyages à travers les États-Unis. Le genre cinématographique du road movie est directement influencé par ses techniques et par son mode de narration. Jack Kerouac a passé la majeure partie de sa vie partagée entre les grands espaces américains et l’appartement de sa mère. Ce paradoxe est à l’image de son mode de vie : confronté aux changements rapides de son époque, il a éprouvé de profondes difficultés à trouver sa place dans le monde, ce qui l’a amené à rejeter les valeurs traditionnelles des années 1950, donnant ainsi naissance au mouvement beat. Ses écrits reflètent cette volonté de se libérer des conventions sociales étouffantes de son époque et de donner un sens à son existence. Un sens qu’il a cherché dans des drogues comme la marijuana et la benzédrine, dans l’alcool également, dans la religion et la spiritualité (notamment le bouddhisme), et dans une frénésie de voyages. Kerouac vante les bienfaits de l’amour (la passion charnelle est pour lui « la porte du paradis »), proclame l’inutilité du conflit armé, quel qu’il soit, et considère que « seuls les gens amers dénigrent la vie ». Jack Kerouac et ses écrits sont vus comme précurseurs du mode de vie de la jeunesse des années 1960, celle de la Beat Generation, « qui a ébranlé la société américaine dans ses certitudes. Elle a directement inspiré aussi bien les mouvements de mai 1968 que l’opposition à la guerre du Viêt Nam, ou les hippies de Berkeley et Woodstock. Pourtant la Beat Generation a aussi contribué à enrichir le mythe américain.

kerouac_maggie_cassidy.inddMaggie Cassidy, publié en 1959 (écrit en 1953) est un roman largement autobiographique, qui se focalise sur les années d’adolescence de Kerouac à Lowell, de 1938 à 1939 et sur sa relation avec Mary Carney. Il a seize ans, il n’est qu’enthousiasme et joie de vivre. Sa vie familiale est simple, seule l’ombre de son frère Gérard, mort enfant, lui porte préjudice. Il aime le sport, le football, les copains et… Maggie. Cette jeune irlandaise a dix-sept ans, de grands yeux de biche et elle l’aime aussi, son Jack. Enfin, elle l’aime bien. Mais elle est en train de découvrir avec ivresse le plaisir de séduire, le pouvoir d’un battement de cils, d’un sourire ou d’un balancement de hanches qui fait se retourner tous les garçons. Voilà, Jack et Maggie connaissent les premières extases et les premiers drames de la passion, comme on les connaît à dix-sept ans. La sexualité et la jalousie s’éveillent également, les obsessions futures arrivent. Et puis, il y a le temps qui passe, il y a les autres, tout ce qui risque de séparer deux adolescents dont l’amour est fragile. Il n’y a pas d’éléments ostensiblement rattachés au mouvement beat dans cette amourette, ni même dans le reste du roman, si ce n’est peut-être le sens aigu de l’amitié. Pour Maggie Cassidy, Kerouac utilise l’écriture spontanée afin de retranscrire les élans émotionnels ressentis par son alter ego adolescent, qui passe par tous les états possibles et imaginables parfois sans transition. De la déprime la plus noire à la félicité, Jack vit dans un véritable tourbillon émotionnel propre à l’adolescence, faisant une montagne de ce qui n’est qu’une amourette avec une fille immature.

« Dans l’obscurité, mon âme intense et tragique revient chercher ce qui a été et qui a disparu, qui s’est égaré, perdu dans un chemin-les ténèbres de l’amour. Maggie, la jeune fille que j’aimais. […] C’en était trop, mon coeur se brisa. […] Sa perfection magique de sorcière irlandaise du clair de lune paraissait incongrue à Manhattan. »

product_9782070451791_195x320Publié en 1960, Tristessa est un roman écrit alors que Kerouac était à Mexico. Ce livre rédigé de 1955 à 1956, est basé sur sa relation avec une prostituée mexicaine nommée « Tristessa », de son vrai nom Esperanza.

 «Cette façon qu’elle a de se planter au beau milieu de la pièce avec les jambes écartées pour discuter, Tristessa, on dirait un camé au coin d’une rue de Harlem ou de n’importe où dans le monde, Le Caire, Bombay, dans ce monde où on se tutoie du nord des Bermudes aux confins de l’Arctique, là où la terre se déploie comme une aile d’albatros, mais la drogue qu’on prend là-haut, chez les Esquimaux dans les igloos au milieu des phoques et des aigles du Groenland est moins nocive que la morphine germanique que cette Indienne doit subir à en mourir dans la terre de ses ancêtres

En racontant son amour pour Tristessa, jeune prostituée mexicaine, Jack Kerouac nous offre l’un de ses récits les plus poignants, prière à une nouvelle Madone, perdue dans les cercles du désir et du manque. « Tristessa » est une Aztèque des faubourgs, la peau sur les os, douloureuse comme le Mexique où se tapit, dans des ruelles sombres encombrées d’odeurs, l’autre côté du rêve américain, ce miroir sans tain. Ce livre est rempli de phrases inachevées, de mots tordus, rapiécés, inventés, impossibles. Un roman mystique et déglingué comme les vrais chagrins d’amour et qui oscille entre désir et délire, drogue et Nirvana, amour et fantasme, nuit blanche et éternité… Le texte est dévergondé, abandonné, et tourne autour de ce corps d’Indienne, corps malade et merveilleux. Tristessa est une nouvelle un peu intrigante où le temps est dilaté, réduit par l’amnésie (due aux drogues essentiellement) à la notion d’instant à saisir ou à laisser filer car après il sera trop tard. Un roman de déchéance et de mort, de solitude implacable dans laquelle évolue l’auteur malgré les foules qui l’entourent. Œuvre mélancolique et touchante où la défonce par l’alcool ou les stupéfiants est synonyme de chute dans les abysses.

Maggie Cassidy, Trad. de l’anglais (États-Unis) par Béatrice Gartenberg, 288 pages, Collection Folio (n° 5568), Gallimard.

Tristessa, Trad. de l’anglais (États-Unis) par Catherine David, 128 pages, Collection Folio (n°5567), Gallimard.