Louis XI, le Prince avant Le Prince ?

25 mai 2016 Par Franck Jacquet | 0 commentaires

Joël Blanchard propose un nouveau classique de la collection de biographies historiques de Perrin avec Louis XI. Le roi apparaît longtemps comme insaisissable puisque ce mal-aimé fut victime d’une double historiographie : d’une part son règne a été abordé de manière très mélioratif puisqu’il fut le grand ordonnateur de la modernisation de l’Etat français au sortir de la Guerre de Cent Ans et le tombeur du Téméraire ; d’autre part il a été présenté comme cruel, injuste et tyrannique, étant représenté comme celui qui jouait avec ses ennemis enfermés dans les « fillettes », ces petites cages suspendues. En réalité, on a souvent considéré qu’il s’agissait, sous son règne, d’une Renaissance de l’Etat sans Renaissance des lettres et des arts. Il n’en est pas question ici ; on aborde le règne par les sources, et par une approche thématique le roi paraît en bien des points comme inclassable.

Note de la rédaction :

Un roi de transition, vers un premier absolutisme ?

Louis XI reflète bien le règne de transition. Charles VII, père de notre souverain, a été celui qui a sonné, sous la bonne garde de Jeanne d’Arc, la reconquête depuis le réduit berrichon. Louis, prince impatient au déclin de son père continue et achève celle-ci. Il conquiert, rattache au domaine royal, abaisse les princes qui ont participé à la reconquête et qui dominent incontestablement la Cour. Il prend le droit à témoin grâce à son entourage de juristes pour affirmer la prééminence et même défaire ses ennemis ou justifier des interventions hors de son domaine. Pour autant il n’est pas encore un roi absolu. Il prépare le « premier absolutisme » de François Ier. De même, sur le plan religieux, il reflète bien un roi plus tout à fait médiéval dans ses prises de position, mais pas encore un roi pris dans les contradictions des conflits religieux. Enfin, il est un roi itinérant (il meurt éloigné de la Cour en quelque château à faciès médiéval) mais il n’est pas encore un roi des châteaux de la Loire et est encore attaché à Bourges et quelques grandes villes.

Ni pour ni contre, bien au contraire

Quelle peut être la personnalité du souverain ? Au final, Joël Blanchard ne se confronte pas précisément à la question. Les sources sont rares, elles ont été déformées à souhait ou sont partisanes par nature (chroniques de Froissart évidemment mais pas seulement), sans parler d’une historiographie souvent caricaturale. Sur cette dernière, symptomatiquement, l’auteur s’aventure peu encore une fois. La démarche pourrait être qualifiée de positiviste : à partir des sources et des événements connus, d’une reconstextualisation systématique (même si parfois redondante), c’est l’œuvre et le comportement du roi qui est figuré avec détachement. On ne cherche pas vraiment à comprendre, on expose avec un détachement qui force le respect. La démarche thématique peut alors déconcerter parfois. Mais elle a un grand avantage : mettre en avant la complexité de ce que décide le roi ou de ce qui est mis en œuvre par son entourage. Il s’en dégage une figure pragmatique, capable de retournements et de coups de maître lorsque le besoin se fait sentir. Aucune idéologie, si ce n’est l’intérêt et l’efficacité. Louis XI apparaîtrait presque comme un Prince machiavélien avant l’heure. Il n’est pas un adepte évident et constant du « Bien public », qui signifie une sorte d’équilibre bien entendu entre le prince et les sujets dans le prélèvement de l’impôt et tantôt il use de cet argument contre ses ennemis, tantôt il le balaie lorsqu’il a besoin de subsides. En effet, s’il est un mythe attaché à la personne de Louis XI, c’est celui de son rapport à l’argent. Joël Blanchard montre combien le roi est comme les autres un roi qui vit essentiellement d’expédients plutôt qu’un roi avare qui thésaurise encore et encore. Il confisque bien, mais il dilapide ! Le Trésor est bel et bien structurellement déficitaire. On perçoit moins sur ce point malheureusement, l’importance du renforcement de l’administration royale qui est réelle et qui a été éclairée par l’historiographie récente.

Reste le cas Agnès Sorel, longtemps controversé. Le jeune prince a-t-il participé à son empoisonnement ? A-t-elle été empoisonnée d’ailleurs ? Joël Blanchard rappelle prudemment ce qui attesté dans les sources : les rapports sont notablement mauvais et en quelque prise de becs Louis peut aller jusqu’à menacer physiquement la favorite du père. De même, Louis s’appuie encore au besoin sur les restes du réseau commercial et politique de Jacques Cœur qui appuya tant le roi de Bourges son père. Cette biographie rappelle ces persistances de l’ancien règne et qui est souvent négligé.

Une géopolitique moderne de l’Occident en gestation

En fait, si on prend un peu de recul on comprend à quel point le règne de Louis XI est essentiel du point de vue de la géopolitique générale du royaume français et de l’Europe occidentale. Le second roi de Bourges, après Charles VII, n’est pas que celui qui achève la reprise en main du royaume face aux Anglais. Il met en acte l’abaissement des monarchies et Etats intermédiaires qui prospéraient depuis le Moyen Age entre les grands centres politiques : sous son règne, la Navarre, la Savoie sont contenues et leurs prétentions définitivement abattues. Surtout, la Bourgogne, qui se rêvait en Etat princier au même titre que la France, l’Angleterre ou le royaume de Naples est abattue. En réaction, l’avancée française solidifie contre elle les territoires encore à distance respectable du rayonnement parisien et ligérien : de l’Artois à la Valteline actuelle jusqu’en Italie du Nord et en Catalogne, on commence à réellement se méfier et à s’édifier contre le nouveau puissant voisin. Enfin, il faut empêcher l’émergence de nouvelles principautés territoriales : les Anjou, décidément peu chanceux depuis le début du XIVe siècle, en paient le prix et leurs héritages dynastiques sont intégrés au domaine royal. Ce mouvement d’abaissement des souverains de rang intermédiaire constitue bien une épuration qui prépare la géopolitique des Etats territoriaux modernes. D’ailleurs, l’outil favori du roi est sans aucun doute, et l’auteur le rappelle souvent, le droit de suzerain – souverain qu’il mobilise au mieux, tort à besoin… l’apport des Nouvelles du procès de Jacques d’Armagnac, ancien proche de la Couronne devenu encombrant, est à ce titre une preuve patente et que Joël Blanchard convoque à grand profit. En cela, le règne de Louis XI est charnière et proprement moderne, dans un sens tout autre que celui de la Renaissance des arts qui germe déjà, alors que les expéditions d’Italie se préparent déjà.

Informations livre : Joël BLANCHARD, Louis XI, Paris, Perrin, octobre 2015, 366 p. – ISBN : 978-2-262-014104-5 ; 24 euros


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