« Les fantômes du vieux pays » de Nathan Hill, générations hantées

24 août 2017 Par
Jérôme Avenas
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Phénomène outre-atlantique, « The Nix » de Nathan Hill sort chez Gallimard dans une traduction française signée par Mathilde Bach. Un enseignant-écrivain accro aux jeux vidéos se voit contraint de reprendre contact avec sa mère qu’il n’a pas vue depuis vingt-cinq ans. Un livre drôle et souvent profond.

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Aux États-Unis, on le compare déjà à John Irving. Il faut dire que, pour un premier roman, l’écrivain américain tape fort. Les sept cent pages d’humour qui constituent un portrait charge  des obsessions de notre époque ne laissent pas indifférent. Les Fantômes du vieux pays est un livre qui marquera durablement.
Samuel Anderson est accro aux jeux vidéos en réseau et enseigne la littérature dans une université. Il peine à écrire le livre pour lequel son éditeur lui a concédé une copieuse avance. Sa mère, Faye Andresen-Anderson les a quittés, lui et son père, quand Samuel avait onze ans. Il n’a plus jamais eu de contact avec elle. Mais voilà que la mère scandaleuse refait surface. Samuel se voit contraint de la revoir, chez elle. Les retrouvailles toxiques entre la mère et le fils donnent l’occasion à l’écrivain de peindre, comme un enfant farceur, une fresque colorée de l’Amérique contemporaine, pleine de taches et de graffitis dans les coins. Pour savoir « tout sur ma mère », Samuel enquête, y compris dans son propre passé. Le livre oscille entre 2011 (le présent), 1988, l’année fondatrice où Samuel se retrouve sans mère et 1968, à l’époque des émeutes de Chicago. « Le seul moyen de se débarrasser d’un fantôme, c’est de le ramener chez lui » nous dit l’un des personnages du roman. « Où être, où ne pas être ? » voilà la question qui constitue la colonne vertébrale du récit. Les personnages s’échinent à désincarcérer leur destinée prise au piège d’un temps ou d’un espace, jusqu’à la libération. Alors, chacun est là où il doit se trouver, délivré. C’est l’humour, surtout, le regard acide de l’écrivain, qui rend la lecture délectable. Allen Ginsberg, pilier de la « Beat Generation » est allègrement égratigné, réduit à un fantoche marmonnant des « om » ridicules. Morceau de bravoure, la rhétorique de l’étudiante paresseuse et plagiaire est hilarante.
Pour le reste, on peut regretter quelques ficelles narratives parfois un tantinet épaisses et une fin en chute libre (a-t-on demandé à l’écrivain d’élaguer ?) Le projet, monumental, rachète tout. Les Fantômes du vieux pays est un bon livre. Il faudrait vraiment être un peine à rire pour ne pas en apprécier la saveur.

EXTRAIT  :

« Alors, comment va l’édition ? demande Samuel.
— L’édition. Ah ah. Très drôle. Je ne fais plus vraiment d’édition aujourd’hui. Pas au sens traditionnel. » Il se penche et sort une carte de visite de son cartable. Guy Periwinkle : créateur de valeur – sans logo, sans même un numéro de téléphone.
« Je suis dans la fabrication, désormais, dit Periwinkle. Je construis des choses.
— Mais pas des livres.
— Si, des livres. Bien sûr. Mais c’est surtout pour créer de la valeur. Un public. Un intérêt. Le livre, c’est juste l’emballage, le contenant. C’est la conclusion à laquelle je suis arrivé. L’erreur que font les gens qui travaillent dans l’édition c’est de penser que leur travail consiste à concevoir de bons contenants. Quelqu’un qui dit qu’il travaille dans l’édition, c’est comme un vigneron qui te dirait qu’il fabrique des bouteilles. Ce qu’on crée, en réalité, c’est de la valeur. Le livre, c’est juste l’une des formes sous lesquelles se présente cette valeur, une échelle, un emprunt. »
Au-dessus d’eux, la vidéo de Calamity Packer tourne toujours, c’est le moment où les gardes du corps se ruent sur la mère de Samuel, s’apprêtent à la plaquer au sol. Samuel détourne la tête.
« Je suis davantage partisan d’un travail de synergie multi-supports entre des plateformes communicantes, poursuit Periwinkle. La société pour laquelle je travaillais a été absorbée par un autre éditeur depuis un bon moment déjà, qui lui-même a été absorbé à son tour par un plus grand groupe, etc. Comme le bonhomme Pac-Man. Aujourd’hui, nous appartenons à un conglomérat multi-national qui possèdes des actions dans l’édition, la télévision câblée, la radio, l’industrie musicale, les médias, la production cinématographique, les cabinets de conseil politique, la gestion d’image, les relations publiques, la publicité, les magazines, l’imprimerie et les droits. Et le transport aussi, il me semble. Quelque part au milieu de tout ça.
— Ça a l’air compliqué.
— Imagine que je suis le pivot immobile autour duquel gravite une tornade d’opérations médiatiques. »

Nathan Hill, Les Fantômes du vieux pays, Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Bach, Éditions Gallimard (Collection « Du monde entier »), août 2017, 720 pages, 25€