Le Roi de Kahel, de Tierno Monénembo, Prix Renaudot

5 décembre 2008 Par marie | 0 commentaires

tierno monénemboLes aventures de l’explorateur et africaniste lyonnais, Olivier de Sanderval, bourgeois du XIXème qui fondit Conakry et devint roi du plateau de Kahel (actuelle Guinée), étaient enfouies dans les tiroirs de l’Histoire coloniale. C’était sans compter sur Tierno Monénembo, auteur d’origine guinéenne vivant aujourd’hui à Caen, qui en fit le sujet de son 9e roman (Ed. Seuil). Et le prix Renaudot, que l’écrivain reçut, continue à raviver la mémoire de l’explorateur d’Afrique de l’Ouest.

 

 Olivier de Sanderval est un ingénieur issu d’une famille bourgeoise lyonnaise. Aventurier-rêveur, avide d’exotisme et de récits de voyages, il est persuadé que seule l’Afrique permettra à l’Histoire, « de recommencer ». Parce que l’Europe est menacée par la « glaciation », parce que « les gènes de l’homme blanc sont usés », c’est à l’homme noir vivant sur les terres chaudes du continent africain « de prendre le relais ». Toutefois, cette poursuite de l’Histoire exige que les Européens transmettent aux « Nègres la lumière qu’[ils] ont reçu d’Athènes et de Rome ». Afin de prendre part à ce passage de flambeau, Olivier de Sanderval prévoit de construire un chemin de fer reliant le Fouta Djalon (actuelle Guinée) jusqu’à l’Océan Indien (soit plus de 9000 km). Ce projet « humaniste», « scientifique » n’est pas dénué, chez cet original aux « airs de chevalier Bayard », d’une pointe de mégalomanie : le Lyonnais compte devenir Roi du Fouta Djalon, battre monnaie et monter son armée…

 Débarqué en Afrique avec pour seul bagage ses notes sur L’Absolu, étrange recueil philosophique qui occupe ses nuits d’insomnies, l’homme se retrouve face à des colons anglais bien implantés en Afrique de l’Ouest et à une aristocratie Peul divisée mais méfiante envers tout Blanc qui s’aventure à quelques kilomètres à l’intérieur des terres. Optimiste, l’explorateur affronte les dysenteries et les séjours en prison, apprend la langue Peul et pour se faire accepter, applique coûte que coûte son dicton : « les connaître plutôt que les combattre »… Un principe qui n’est pas en usage au sein du tout jeune ministère des colonies de la Métropole qui commence à lorgner au-delà de Conakry… La course est alors enclenchée entre les représentants d’une « colonie d’administrateur » et les partisans « d’une colonie de pionniers et de capitaines d’industries ».

Le lecteur, qui connait les résultats de la course, a souvent bien moins conscience de l’existence de cette dernière, ni même de la rapidité avec laquelle  elle a été menée. Le roman s’ouvre avec le premier voyage de l’explorateur lyonnais, en 1880, à une époque où seules les côtes du Fouta Djalon étaient pratiquées par les commerçants européens. En 1891, la Guinée est proclamée colonie française. Olivier de Sanderval, dont les récits de voyages avaient été, un temps, largement prisés par la bonne société métropolitaine, mourut dans l’oubli. Entre temps, il avait été reconnu citoyen Peul et même « roi » de Kahel. Près de quatre-vingt dix ans plus tard, un écrivain guinéen francophone, réfugié successivement au Sénégal, en Côte d’Ivoire puis en France (en 1973) s’intéressa à lui, adoptant ainsi la démarche inverse d’Ahmadou Kourouma qui, dans Le Soleil des indépendances (1968), dénonçait les méfaits de la colonisation vus de la période des indépendances.

Avant d’être primé en France par le Renaudot, Tierno Monémembo avait déjà reçu les honneurs sur son continent d’origine avec Les Ecailles du Ciel (grand Prix de l’Afrique Noire). « Pour que les Français lisent des auteurs africains, il faut qu’ils soient primés au préalable » avait estimé l’écrivain Patrick Besson, juré du Renaudot 2008. Effectivement, Le Roi de Kahel, roman d’aventure, livre d’histoire, allégé par l’humour et l’originalité de son personnage, est une bonne invitation.

Le Roi de Kahel, de Tierno Monénembo, Ed. Du Seuil, 261 p, 19 euros.

« C’est en quelques sortes les bourgeons de la colonisation. L’esprit de l’Europe s’infiltre dans le corps de l’Afrique. Mes rêves de jeunesse commencent à se réaliser, j’arrive au bon moment » (p 27) « L’Afrique, il [le ministre des Colonies, de Laporte] savait à peine par où ça se trouvait et les colonies, il les imaginait à peine plus compliquées que la Camargue, avec des singes à la place des chevaux » (p 193).

 

Marie Barral

roi de kahel


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