Le Manhattan lunaire de Jonathan Lethem

15 janvier 2011 Par
Yaël Hirsch
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Jonathan Lethem s’est fait connaître avec le vivant et touchant « Orphelins de  Brooklyn » en 1999 et est entré dans la très convoitée liste des best-sellers du New York Times avec « Forteresse de solitude » en 2003. Alors que David Cronenberg est en train de tourner l’adaptation d' »Alice est montée sur la table » (1997), le dernier roman de Jonathan Lethem, « Chronic City » (2009) est disponible en Français aux éditions de l’Olivier. Une fiction entre science et humanités, qui dresse le portrait d’un Manhattan étrangement inquiétant.

 

Chase Insteadman (littéralement « malgré-homme ») a connu un grand succès d’acteur dans un soap, alors qu’il était enfant. Ses droits lui permettent tranquillement de vivre dans le Upper East Side, et sa belle gueule en fait un invité sympathique pour quelques newyorkais huppés. Il bénéficie également de l’aura que lui confère sa relation avec une astronaute en mission dans l’espace : On le plaint d’avoir une fiancée en orbite, d’autant plus que les lettres que celle-ci lui adresse sont publiée dans les journaux. Une fois n’est pas coutume, un jour Chase accepte de travailler : il va faire un doublage pour un dvd de cinéphile  aux fameuses éditions Criterion. A cette occasion, il s’aventure vers Midtown et rencontre un personnage haut en couleurs : Perkus Tooth. Ancien critique et homme très cultivé, Perkus adule Marlon Brando et Norman Mailer, sans plus vraiment rien produire d’autre qu’une immense solitude. Chase se prend d’amitié pour Perkus et passe ses nuits avec lui à boire, fumer, voir des vieux films et discuter. Dans un Manhattan en déliquescence, infesté d’aigles, de tigres et de monuments d’art contemporains étranges où les locaux se suicident,  Perkus semble être le pôle de convergences de personnalités fascinantes et situées aux cœurs des mystères de la ville. Ces personnages nous sont tous présentés au début du roman, comme une troupe de théâtre  : il y a Oona Laszlo, autobiographe de personnalités et nègre très séduisante, Richard Abneg, le plus vieil ami de Perkus, ancien révolutionnaire devenu un des bras droits du maire, ainsi que sa compagne, la riche arménienne Gergina Hawkmanaji. L’amitié de Chase pour Perkus se transforme en vocation, à l’heure où tout semble perdre de son sens.

Résolument postmoderne dans sa manière de peindre un New-York mystérieux et circulaire où le sens des évènements se perd comme un écho, Jonathan Lethem sait faire passer dans une langue étourdissante (et superbement traduite par Fransis Kerlin) ce qu’il reste quand dans le ciel ne demeure qu’une fausse fiancée au pied tranché : l’amitié, Marlon Brando, une aspiration à l’ailleurs, même si cela passe par une obsession e-bayesque pour des vases contemporains, le désir, et bien sûr New-York, théâtre vivant de la plus époustouflante des comédies sociales. Autour d’un anti-héros irrésistible et qui n’a pas besoin de se concentrer sur son nombril pour nous entraîner dans sa quête (Chase!), Lethem fait respirer une cité fascinante. Ceux qui la quittent meurent, comme des acteurs  de théâtre classique. Ceux qui l’aiment et lui sont fidèles sont peu à peu introduits à ses mystères. Bourré de références intelligentes, saisissant les travers révélateurs de chaque personnage sans jamais tout dévoiler, « Chronic Circle » fascine, entre science-fiction et pavé social classique. Un roman irrésistible.

Jonathan Lethem, « Chronic Circle« , L’Olivier, trad. Francis Kerline, 496 p., 23 euro, sortie le 13 janvier 2011.

« Certes, j’évolue dans le voisinage de gens d’argent, mais cela n’a rien à voir avec mon attachement pour l’Upper East Side, ce n’est pas la raison pour laquelle j’y réside et m’y cantonne la plupart du temps. le charme de ces lieux, c’est leur isolement par rapport à l’agitation des modes et tendances de Manhattan. […] Personne, ni les lécheuses de vitrines, ni les dames en fourrure, ni les filles en robes de soirée noires, ni les jeunes dragueurs rapaces de vingt-trois ans à la cravate desserrée, ni les flics en goguette venus se désencanailler, ne vous regarde de travers en se demandant si vous êtes ici à votre place. les connotations sociales sont mystérieuses sans être inutilement appuyées. (Quelques lécheuses de vitrines retroussent encore leurs manches pour vous montrer des numéros bleutés de camp de concentration, histoire de relativiser vos petits malheurs.) L’argent est ici depuis si longtemps qu’il en perd son vernis. S’il est exact, selon l’adage, que l’agent ne peut pas acheter le bon goût, c’est ici qu’il a atterri en bout de course, voilà ce qu’il a fini par acheter. » p. 79