Rentrée littéraire : Le cuisinier, le tyran, sa femme et son amant

8 septembre 2008 Par Yaël | 0 commentaires

Le premier roman de Ceridwen Dovey, née en Afrique du Sud et vivant aux Etats-Unis est une fable poétique et critique sur un coup d’état. Sortie le 11 Septembre.

Le Président est entrain de se faire peindre quand a lieu le coup d’état. Le coiffeur, le cuisinier et le peintre se retrouvent enfermés dans le palais d’été, pendant que le Commandant prend le pouvoir. Après une première période de peur dans leur somptueuse prison, les trois hommes se rendent compte que le Commandant ne va pas les exécuter mais les prendre à son service. Le cuisinier est le premier à se remettre à la tâche. Assez âgé et homme à femmes, il en pince pour la femme du Commandant. Le portraitiste, fou amoureux de sa jeune épouse enceinte se remet lui aussi rapidement à la tâche. Le coiffeur, qui a perdu son frère sous le précédent régime, est le plus jeune des trois et le plus mystérieux. Il sait donner beaucoup de plaisir en massant le cuir chevelu et reprend lui aussi ses fonctions. Un régime peut-il ainsi succéder à un autre dans l’indifférence d’une population qui cherche seulement à survivre?

Selon la phrase de Goethe, «Il ny a pas de grand homme pour son valet de chambre». Ni pour son portraitiste qui détaille les moindre ridules ou variations de teint, ni pour son coiffeur qui note tous les cheveux blancs, ni même pour sa femme, qui le voit se transformer avec la prise du pouvoir. Avec ses six personnages aux quêtes diverses, Ceridwen Dovey donne et du Président et du Commandeur un portrait éclaté par la multiplicité des perspectives. Il y a trois hommes et trois femmes dans ce premier cercle du pouvoir. Eux semblent immuables, prêts à servir qui aura le pouvoir tandis que le Commandant, comme n’importe quel autre se transforme en bête féroce à son contact. Dans un style très poétique, allant parfois du côté du rêve, parfois vers le souci du détail, Ceridwen Dovey livre un texte qui fait réfléchir sur le rapport de l’homme à sa fonction, à son âge, et à sa beauté. Toutes ces caractéristiques ne sont finalement que des moyens d’approcher ou de refléter le pouvoir. Celui-ci est une sorte de halo brumeux et malin qui transforme celui qui le détient en monstre. A la fin du livre, on est prêt à affirmer qu’en dictature, le pouvoir est un « lieu vide » (le poltiste Claude Lefort applique plutôt ce terme à la démocratie) malgré les effigies officiel et le luxe d’une cour. Née en Afrique du Sud et vivant aux Etats-Unis, comme John Coetzee, Ceridwen Dovey partage avec l’auteur de « Disgrace » et « Michael K » un questionnement douloureux sur la nature de l’homme. Mais elle se pose aussi clairement la question pour la femme, qu’elle campe plus futile, du côté de l’intime, mais à laquelle, elle donne une voix aussi importante que celle des pères et des maris.

Ceridwen Dovey, « Les liens du sang », trad.Jean Guiloineau, Eho, 20 euros.

« Je pense à ce que m’a demandé le coiffeur quand nous étions allongés côte à côte sur son lit tâhé de gouttes de sang, sous une couverture sale et froissée. Je sentais qu’il se retenait, qu’il s’obligeait à laisser l’oreiller posé de travers sur le plancher et ses vêtements posés en tas. Il m’a posé des questions sur mon mari, il l’appelle « le Commandant ». est-ce que je l’aime? Qu’est ce que je vois quand je regarde son visage? Je lui ai dit la vérité, que j’ai peur depuis quelques temps, même avant le coup d’Etat ». p. 174


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