Le califat, le renouveau d’une forme d’Etat ?

18 mai 2016 Par Franck Jacquet | 0 commentaires

L’Etat islamique fait vendre, et on comprend bien pourquoi entre attentats et état de guerre et d’urgence. Mathieu Guidère, dans Le retour du califat, propose une relecture générale de l’histoire de l’islam et de la forme politique qu’il prit avant tout, celle du califat, très différente de l’Etat tel qu’il se développa en Europe. Son intention est donc de dresser un bilan historique du califat pour expliquer le retour de cette forme ancrée profondément dans les siècles et dans les sociétés du Proche et du Moyen-Orient. Reste que la question du pourquoi, posée en introduction, est toujours posée en fin d’ouvrage tant la description historique n’est pas accompagnée du lien au présent (ou peu…).

 Note de la rédaction :

Visuel - Le retour du califatUne histoire politique du monde arabo-islamique

L’essentiel du propos est constitué par une histoire politique du monde arabo-islamique, le Proche-Orient étant logiquement la zone principalement éclairée. Depuis les premiers temps de l’Hégire, il s’agit de retracer la succession des califes et des territoires sous leur domination. Bien évidemment, il ne peut être question d’éviter de traiter l’essor de cet espace califal qui en actes domine et organise des territoires depuis la capitale (Bagdad, Le Caire, Cordoue…), et qui prétend parfois à une domination universelle. Le déroulé est chronologique et rigoureux, y compris lorsqu’il s’agit d’exposer les concurrences entre califes, notamment entre les califes de l’Est (Bagdad) et ceux de l’Ouest (Cordoue, Etats maghrébins depuis les Almohades et les Almoravides). Autre césure fondamentale à comprendre pour expliquer l’essor et le déclin des puissances en terre d’Islam, l’opposition entre sunnites (branche ultra majoritaire à partir du XIIIe siècle) et chiites (qui pouvaient encore prétendre à représenter la majorité de l’Islam sous les Fatimides et avec les Bouyides, dynastie d’Irak « protectrice » du calife sunnite à partir du Xe siècle). L’ouvrage met bien en valeur ces césures : Occident – Orient, Unité – Diversité des dynasties, Sunnisme – Chiisme. L’étendue mène logiquement à des divisions et délégations d’autorité dès le Moyen Age : le calife délègue et est parfois supplanté par ses émirs, des sultans ou ses chefs d’administration, les vizirs (ou en Occident, les hajibs).

Pour le reste, au fil des pages se succèdent donc les dynasties et leur idéologie, plus ou moins directement héritière du Prophète ou cherchant à s’y relier par un moyen ou un autre (une relique, la protection d’un lieu Saint, d’un tombeau…). Ainsi, depuis le Prophète au VIIe siècle jusqu’en 1924 sous les ordres d’Atatürk, le titre califal n’a jamais cessé d’être porté et de représenter, même de manière lointaine, une forme d’unité ou d’aspiration à l’unité pour les mondes et sociétés d’Islam. Les Ottomans ne font d’ailleurs du titre califal qu’un usage pragmatique, n’empêchant jamais des alliances avec des puissances catholiques (la France au premier chef).

Mais depuis 1924, qui peut prétendre au titre califal ? Mathieu Guidère rappelle la grande difficulté qui est celle de la filiation avec les premiers temps de l’Islam et avec le Prophète surtout : les Hachémites peuvent se revendiquer de leur ancienne lignée, mais ont été disqualifiés largement par leurs alliances occidentales de même que les Alaouites. Les Al-Saoud tentent donc depuis près d’un siècle de s’imposer et prennent le titre de « Serviteurs des deux lieux saints ». C’est justement eux qui se trouvent en butte aujourd’hui à l’idéologie fondamentaliste (contre laquelle ils ne se sont jamais positionnés réellement) du jihad mondialisé prôné d’abord par Al-Qaeda et depuis 2014 par la proclamation de Mossoul de celui qui se veut nouveau calife, Al-Baghdadi prenant le nom de souverain d’Ibrahim.

Le Proche-Orient au centre du califat, le califat au centre du Proche-Orient

Si l’ouvrage privilégie le Proche-Orient sans jamais oublier les pouvoirs musulmans d’Occident jusqu’à la Reconquista en Espagne et ensuite encore au Maghreb, il néglige considérablement l’Asie centrale et plus encore l’Est, l’Empire Moghol et auparavant l’éphémère pouvoir mongol, traité récemment par Gabriel Martinez-Gros dans un ouvrage étudiant l’essor et le déclin des empires à la lueur d’Ibn Khaldûn. Les « forces tribales » de ces périphéries d’Islam ont particulièrement marqué les conceptions du pouvoir et de l’autorité mais aussi de leur délégation. Ce facteur explicatif, s’il doit être nuancé, explique la grande diversité des formes d’Etat en Islam derrière la façade unitaire du calife. Car au final, et l’ouvrage le rappelle bien, le calife n’est l’autorité unique et centrale directe que dans une très courte période de l’histoire, celle des premiers temps du VIIe siècle, le VIIIe siècle et l’expansion rapide empêchant toute unicité du pouvoir dans la réalité. Ce parti pris de demeurer centré sur le Proche-Orient permet cependant à l’auteur de mieux expliquer un triple mouvement pluriséculaire touchant directement ou indirectement le titre califal : la turcisation et la cléricalisation du titre ainsi que l’influence du soufisme (plus diffuse et indirecte mais qu’il ne faut pas oublier alors qu’aujourd’hui, les communautés soufies sont à l’heure d’un grand recul face aux fondamentalismes ; sur ce point, voir le récent ouvrage d’Anne-Clémentine Larroque ; voir notre critique).

L’essence du califat, quelle essence ?

La question théologico-politique, si essentielle ici et pour comprendre l’actualité et le fondamentalisme contemporain, n’est pas toujours explicitée. On comprend bien qu’il y a évolution de la nature du calife, dès les débuts de l’Islam d’abord un « héritier du messager de dieu » et très vite son « ombre » sur terre. On comprend de même que la fiction d’unité n’est plus vraiment une force fédératrice dès le Moyen Age et plus encore après. Pourtant, Mathieu Guidère néglige largement les explications de cette perte d’influence du pouvoir califal. Evidemment, la diversité ethnique (évoquée en début d’ouvrage), l’éloignement géographique, la question centre (villes) – périphéries (vaste ensemble de territoires montagneux, littoraux, ruraux et parfois désertiques…) est à prendre en compte. Mais les pouvoirs en Islam ont souffert d’une réelle difficulté à actualiser leur pouvoir et leurs légitimités, ce qui oblige à ne pas faire l’économie de la question théologico-politique, ce qui est partiellement le cas ici. De plus, les aspects « laïques » ou non islamiques qui colorent la conception du pouvoir politique en islam, y compris le califat, ne sont pas traités, alors que les travaux de Joséphine Dakhlia sont aujourd’hui tant incontournables que discutés. De même, le connaisseur du Proche-Orient regrettera sans doute quelques simplifications qui n’ont plus cours sur l’histoire de la région (par exemple, présenter les principautés seldjoukides turques ou les principautés médiévales comme une forme de féodalisme, sur le modèle occidental, alors que les logiques et les délégations de pouvoir sont très différentes…). L’ouvrage récemment primé du prix de géopolitique de M. Luizard permet de rappeler une partie de ces racines (voir notre critique). Enfin, les conflits idéologiques liés à l’essor colonial occidental et les apories du nationalisme arabe sont évoquées mais ne permettent pas toujours de comprendre aisément ce retour de la question califale. Faut retour s’il en est tant la figure califale n’a in fine jamais été oubliée en terre d’Islam, bien que toujours cachée et lointaine… Or, c’est l’ensemble de ces paradoxes qu’il est toujours difficile d’appréhender pour comprendre l’actualité.

Visuel : couverture de l’ouvrage.

Informations livre : MATHIEU GUIDÈRE, Le retour du califat, Paris, Gallimard (« Le débat »), mars 2016 : 176 p. – ISBN : 9782070178414


LAISSEZ UN COMMENTAIRE VIA FACEBOOK:

comments

Laissez un commentaire: