Han Kang, « Elle », c’est « tu »

23 août 2017 Par
Jérôme Avenas
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Les éditions Le Serpent à Plumes publient une très belle traduction de « Leçons de grec » de la sud-coréenne Han kang. Une femme muette apprend le grec ancien. Son professeur perd la vue. Leur destin va se croiser. 

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Elle est muette, il perd la vue. Elle étudie le grec ancien, il l’enseigne. Cette femme dont on se saura finalement que peu de choses, cet homme qui s’adresse à un mystérieux correspondant se retrouvent régulièrement dans la même salle de classe où l’on étudie le grec ancien. Entre défis syntaxiques et exégèse de La République de Platon, les deux personnages s’observent à distance avant d’être contraint de se rapprocher.

Han Kang a reçu en 2016 le Man Booker International Prize pour La végétarienne, paru à l’origine en 2007 (également publié en français par les Éditions Le Serpent à Plumes). Avec ce très beau roman de 2011, on retrouve l’art maîtrisé de l’écrivaine, qui sonde comme personne les méandres de l’âme humaine. Que recherche cette femme qui a perdu moins l’usage de la parole que celui de la fonction du langage, en étudiant une langue morte ? Une manière de réactiver ce qui ne parvient plus à être dit, ce qui ne l’a jamais été ? Quel traumatisme dissimule-t-elle dans le silence ? Les changements de point de vue, de focalisation, rythment un livre qui ne révèle jamais rien, mais qui agit comme un dévoilement brutal : tout se met en place à la fin, en dépit de ce qui ne sera jamais expliqué. Parce qu’il ne s’agit pas pour la muette et l’aveugle de combler mutuellement leur déficience, mais plutôt d’en exhiber les lignes fortes. Parce qu’il ne s’agit pas pour le lecteur de faire de la psychologie, mais de comprendre les mystères du langage. Trop liquide ou trop solide, l’écriture risquerait à tout moment d’être mise en échec par un tel sujet, Han Kang parvient à l’équilibre parfait pour évoquer ce qui existe de plus subtil dans notre rapport au langage, donc au monde. Un très beau livre qu’une impeccable traduction sert à merveille.

EXTRAIT : « Elle se souvient du kaléidoscope qu’elle avait fabriqué quand elle était écolière. Il fallait réaliser un tube, y placer trois miroirs rectangulaires, y introduire quantité de morceaux de papiers colorés. L’étrange univers qui se déployait sous son œil collé à l’objet chaque fois qu’elle le secouait l’avait immédiatement fascinée. 

Depuis qu’elle a perdu l’usage de la parole, il lui arrive de voir apparaître cet univers devant ses yeux. Comme maintenant, alors qu’elle laisse emporter son corps éreinté par un bus à travers des rues de nuit qui ressemblent à une forêt noire et granitique. Quand elle monte l’escalier étroit et sombre de l’immeuble. Quand elle marche dans le long couloir menant à la salle de cours. Quand elle regarde le soleil d’un après-midi, silencieux, les arbres, les feuilles, les motifs jaunes formés par la lumière dans les interstices. Quand elle marche sous les néons et les ampoules coloriées qui clignotent comme s’ils allaient exploser. 

Comme elle a perdu l’usage de la parole, tout paysage est devenu une série de fragments nets. Comme les morceaux de papiers coloriés qui modifiaient d’un coup le motif, comme autant de pétales froids et muets dans le kaléidoscope. » 

Han Kang, Leçons de grec, traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot, Éditions Le Serpent à Plumes, août 2017, 185 pages, 18€