Un fusil, une vache, un arbre et une femme de Meir Shalev chez Gallimard

25 octobre 2017 Par
David Rofé-Sarfati
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Meir Shalev, certainement l’un des écrivains les plus populaires en Israël nous offre un roman sur l’amour, le désir, le deuil et sur la vengeance impossible au sein d’un petit moshav, dans les premiers jours de la Palestine britannique puis entre les deux générations suivantes.

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« Pour abréger, pendant quelques années une grand-mère et sa petite fille avaient le même nom dans la famille. Donc, en bon hébreu elle s’appelait Ruth Tavori : Ruth Tavori si l’on détache les mots, un peu comme lors d’une cérémonie officielle avec tout le tralala. mais si on prononce son nom d’une traite cela donne Ruta Vori »

Voila comment Ruth devenue Ruta se présente à nous, sans pathos, sobre et laconique.  Il y a une histoire que Ruta Tavori aime raconter sur sa famille: peu de temps après son grand-père Ze’ev, venu alors jeune homme pour commencer une nouvelle vie dans un nouveau Moshav, son frère est arrivé dans un chariot, lui apportant tout ce qu’il faut pour commencer une vie: une pierre de basalte pour construire une maison, un fusil, une vache, un arbre et une femme. « Vous n’avez aucune idée du nombre de fois que j’ai entendu cette histoire, et toujours dans cet ordre. » raconte Ruta.  Elle poursuit : En 1930, dans ce Moshav, trois agriculteurs se sont suicidés mais contrairement aux conclusions du policier britannique, le peuple du Moshav savait que seulement deux des suicidés s’étaient bel et bien suicidés, alors que le troisième « suicidé » avait été assassiné. Telle est sa thèse et Ruta Tavori, devenue professeur écrit soixante-dix ans plus tard sur ce meurtre, et aussi sur les trois hommes de sa sa vie, son grand père, son mari et son fils. Et Ruta est une bavarde; elle nous raconte toutes ces histoires et chaque parcours de ces vies si simples et en même temps si mythiques si imprégnées de ce quelque chose de magique, de biblique et de légendaire, intriquées les unes aux autres et qui tracent des nouveaux sillons dans histoire déjà riche de la région. Et il y a la tragédie, le fils de Ruta est mort alors qu’il n’avait que  6 ans; lors d’une randonnée avec son père, il a été mordu par un serpent. Chaque  génération, chaque personnage est suivi alternativement. Dans une histoire riche de l’évocation quasi magique de la vie rurale israélienne dans laquelle Meir Shalev s’est toujours illustré, Ruta tisse une histoire d’amitié entre hommes, d’amour et de trahison qui nous porte de la Palestine britannique à l’Israël actuel où le pardon, l’expiation et la compréhension peuvent enfin arriver.

Le problème du roman est le télescopage paradoxal d’une écriture blanche avec le récit d’une saga rythmée en même temps que complexe et en partie confidentielle et secrète. Nous sommes désorientés. Meir Shalev reste Shalev, mais cette fois il exige de nous par cette écriture désaffectée et dédaléenne une force de concentration qui souvent nous quitte. Ne pas renoncer car après la page 123 le récit nous autorise à nous installer à côté de Ruth la conteuse qui nous propose, et en cela le geste est un plaisir de lecteur, une histoire familiale reposant sur le substrat qui est un merveilleux tiers de l’écriture sainte et de ses images.