Tokyo Vice : Un Yankee aux pays des Yakuzas

17 avril 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

Une entrée fracassante dans le monde, parfois trop guindé, des lettres, pour un roman coup de poing tendance coup de sang. Mi-fiction mi-autobiographie, mi-récit initiatique mi-enquête d’investigation, Tokyo Vice nous plonge dans les bas-fonds de la mafia japonaise. Tout simplement fascinant !

Note de la rédaction :

Il est rare d’avoir la chance de tenir entre ses mains un tel monument. Pavé de près de 400 pages, véritable pavé dans la mare, Tokyo Vice a pourtant bien failli ne jamais parvenir jusqu’à nous. Menacé de mort – ou au moins de coupage de doigts !, son auteur Jake Adelstein, accessoirement premier américain à avoir été embauché au sein d’une rédaction japonaise, a dans un premier temps renoncé à écrire son papier qui mettait en cause Tadamasa Goto, l’un des yakuzas les plus influents. S’il a fini par se remettre à sa table d’écriture, c’est pour essuyer refus sur refus, aucun média japonais ne voulant courir le risque de publier un papier aussi explosif que celui révélant comment le FBI, en échange d’informations sur son organisation, avait accepté de laisser entrer Tadamasa Goto sur le territoire américain pour qu’il puisse bénéficier d’une greffe de foie, une opération payée grâce au blanchiment d’argent ! Bombe à retardement, l’enquête d’Adelstein a finalement paru au sein des pages du Washington Post, puis sous la forme d’un livre en 2009. En ce qui nous concerne, c’est à une toute jeune maison d’édition que nous devons sa traduction et sa publication en français. S’inscrivant dans la lignée des Editions du Sous-sol, les Editions Marchialy ont l’insolence et l’ambition de la jeunesse : casser les codes du monde dans lequel elles rentrent comme par effraction – elles ont eu recours au financement participatif pour l’impression de cet ouvrage, (re)donner à la narrative non-fiction toutes ses lettres de noblesse en France, placer par-dessus tout le souci du travail bien fait – Tokyo Vice, le premier titre de leur catalogue, est un bel objet, au graphisme soigné et à la singulière police d’écriture.

Voilà pour la petite histoire, mais qu’en est-il de la « vraie », celle que le livre lui-même nous raconte ? Il serait injuste de réduire Tokyo Vice à un polar haletant qui mettrait en scène un journaliste se dressant, seul contre tous, dans l’univers sanglant des quartiers chauds du Japon. Tokyo Vice, ce n’est pas seulement ça, c’est aussi et surtout un récit initiatique dans lequel on suit pas à pas les aventures d’un jeune américain en territoire inconnu pour ne pas dire hostile. Le plus grand mérite de Tokyo Vice réside dans la manière qu’il a de nous dévoiler les coulisses et les ficelles du métier, dans son art de battre en brèche l’idéal de pureté trop souvent accordé au journalisme. Jamais, ou alors que très brièvement, Adelstein ne nous apparaît sous les traits d’un justicier épris de vérité ; page après page, l’auteur est contraint d’accepter et d’assumer son propre côté obscur, quand par exemple, en digne pute de l’information, il est prêt à tout pour obtenir les renseignements dont il a besoin pour écrire un article. Dans Tokyo Vice, les gentils ne sont jamais tout blancs, ni les méchants profondément sombres : évoluant dans des zones grises et troubles, flics et voyous ont ceci de commun que tous sont compromis et prennent part au même jeu de dupes. Tel est le sel, et la dimension tragique, des affaires humaines. Aussi, si Tokyo Vice présente un aspect dérangeant, ce n’est pas tant parce qu’il brouille les frontières des genres et des styles que parce qu’il nous fait prendre conscience, s’il en était encore besoin, des aspérités inéluctables et inhérentes à toutes nos pratiques, sans exception aucune. Et, comme toujours, les premières victimes de ces dysfonctionnements en cascade sont principalement les femmes, prostituées ou maîtresses, indics ou amies, qui n’en finissent pas d’être violées ou de disparaître de la circulation – mais après tout, peu importe puisqu’il s’agit pour la plupart d’entre elles de vulgaires étrangères.

La lecture de Tokyo Vice a donc valeur de témoignage tout comme de désorientation, tout le talent d’Adelstein résidant dans sa capacité à nous tenir en haleine aussi bien avec des récits incroyablement mafieux qu’avec des anecdotes concernant des trafics au sein d’abattoirs. Aussi, peu importe qu’il s’agisse de littérature à proprement parler ou de narrative non-fiction, qu’on ne parvienne à dissocier nettement la réalité de la fiction. Tokyo Vice exerce sur nous un tel pouvoir d’attraction, que nos doigts nous brûlent à tourner si frénétiquement les pages de ce beau papier. On en regretterait presque que la confrontation finale entre Goto et Adelstein n’ait pas lieu, que la fuite d’Adelstein vers les Etats-Unis ait mis un terme à leur combat. Mais toujours pouvons-nous caresser l’espoir que leur histoire ne soit pas terminée, sinon in real life, du moins dans l’imagination de ce jeune écrivain en devenir. N’est-ce pas là précisément que réside tout le pouvoir et la magie de la littérature ? Journalisme : 1 – Littérature : 0. C’est donc avec impatience que nous attendons d’assister, et aux premiers rangs, à la revanche de la seconde sur le premier !

Jake Adelstein, Tokyo Vice, Paris, Marchialy, 2016, 475 p., 21 euros.

« Tokyo Vice » en 60 secondes from Les Éditions Marchialy on Vimeo.

visuel : couverture du livre


LAISSEZ UN COMMENTAIRE VIA FACEBOOK:

comments

Laissez un commentaire: