« Scènes » de Pierre Glendinning, Les ambiguïtés de Pierre et Anna

11 mai 2016 Par Jérôme Avenas | 1 commentaire

Comment ne pas être intrigué par un livre écrit par un certain « Pierre Glendinning » ? Comment résister à la tentation de découvrir, entre les lignes, si tant est qu’il.elle a déjà été publié chez P.O.L, « l’auteur.e » de 400 pages admirables, tour à tour habiles, poétiques, ludiques, sournoises aussi. Si Pierre Glendinning est un personnage d’Herman Melville (« Pierre ou les ambiguïtés »), comment peut-il se retrouver aux commande d’un livre que l’on n’est pas prêt d’oublier ?

Pierre et Anna Marbœuf se disputent, comme tous les couples. Peut-être plus souvent. Sans doute un peu plus violemment. L’un après l’autre, les deux époux vont relater leurs « Scènes ». Pierre d’abord, dans son carnet bleu, Anna ensuite, dans son cahier rouge. L’une corrigeant l’autre. Traductrice annoncée en première de couverture, Anna Marbœuf refuse le « roman » de son mari, s’indigne, livre sa version des faits. Pas question de se laisser « translater » (même si ça flatte). Le recueil des Scènes que forme le diptyque devient un champ de bataille rhétorique où l’existence de chacun est en jeu, un combat où s’exprime l’ambiguïté de l’amour « j’aimerais tout simplement aimer ce que j’aime et détester ce que je hais. Mais la vérité est plus trouble, plus ambiguë ». Qui de l’hystérique Anna ou du pervers narcissique Pierre aura le dernier mot ?

Les pages sont autant de petites pierres jetées à la surface du récit, qui ricochent sur d’autres livres (ceux de l’auteur.e ?), sur des rêves notés puis échangés. Les galets tentent de percer cette surface réfléchissante, ce miroir utilisé ici comme un objet ludique (Erehwon/Nowhere, Erreip/Pierre). Le récit n’appartient ni au mari, ni à la femme. Pierre et Anna ne sont même plus les « jouets » d’un auteur tout-puissant. Il est estompé. Présent, mais squatté. C’est le lecteur, être inquiétant, à l’image de cet homme – qu’Anna a surnommé Désastre – mal fagoté, bancal, sans âge qui semble tenir le livre en joue de ses yeux fixes. On jurerait que c’est à nous de trancher, d’arbitrer, de séparer ces deux êtres.

Si l’auteur est phagocyté par un personnage de fiction c’est par jeu, au sens théâtral, non par supercherie. Les rôles ne sont pas interchangeables, mais chacun peut endosser les habits du narrateur ou même de l’auteur, se mettre en scène. Cet homme qui lit Moby-Dick « c’est Ismaël, le narrateur du roman » ou Melville lui-même « Oui, ce lecteur incongru est le jeune Herman ». Si le nom imprimé en haut de la première de couverture du livre intrigue avant même d’avoir lu le titre – c’est un comble s’est-on dit – bien vite on s’en moque. Même si l’on croit deviner parfois, la plume de Brice Matthieussent, on peut toujours se tromper, être lancé en l’air et servir de projectile, à l’image des assiettes qu’Anna fracasse dans sa furia. Dans Scènes, le lecteur est baladé, certes, mais c’est lui qui a le choix et c’est lui qui a le dernier mot.


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