Malina d’Ingeborg Bachmann, l’amante écrivain

23 décembre 2008 Par marie | 0 commentaires

 A Vienne, elle vit accrochée à la rue de Hongrie entre ses deux hommes, Malina, celui qu’elle ne peut quitter et qui l’écoute ou feint de le faire, et Ivan celui sans qui elle ne peut vivre… Un roman (un poème ?, en tous cas une « biographie imaginaire ») d’Ingeborg Bachmann, poétesse autrichienne, compagne de Paul Celan et de Max Frisch. L’écriture lumineuse, sensuelle, raconte une Vienne déchirée par la guerre (39-45), obscurcie par l’oubli. Le Seuil a publié une deuxième version française de ce texte.

Elle habite rue de Hongrie, à Vienne. Elle ne saurait, ne pourrait être ailleurs, il faut qu’elle soit toujours « dans le champ magnétique » de cette rue, entre 6 et le 9, entre Malina et Ivan. Pourtant Malina (qui pourrait être associé à Max Frische, avec qui l’auteur vécut de 1956 à 1962) ne « remarque à peine sa présence », quant à Ivan, l’homme pressé, il file de villes en villes après une partie d’échec et son whisky avalé. En attendant son compagnon, en se languissant de son amant, la narratrice compte les cigarettes, les verres et les brouillons de lettres jamais envoyées, autant de tentatives d’excuses à une à une rédigées à des représentants de la bonne société et qui, logées au fond de la corbeille à papier, se sont transformées en absurdes histoires froissées. Du temps gâché diraient ses hommes comme Malina le rationnel, celui qui fait tourner la maison et surveille l’état des finances quand elle, donne de l’argent à tous, se fait, bonne poire trop sensible avoir dans toutes les combines.

malinaDu temps gâché, peut-être, elle a d’ailleurs conscience de son « inadaptation », mais face à l’angoisse qui la submerge, face la peur de ne plus être aimée, à la peur d’être, ou celle de l’« aujourd’hui », la narratrice use, pour se protéger, des mots, des courriers, des conversations qu’elle tient (ou qu’elle imagine, il n’y a pas de tirets pour ponctuer les dialogues comme si toutes les phrases pouvaient être d’elle), du récit de ses rêves. Mieux encore, pour cette femme erratique, la phrase est la « seule chose sur laquelle [elle] a un droit ». A l’image de Fanny Goldmann, viennoise qui, pour ses amants, avait « le vouvoiement parfait », elle s’emploie à affiner son tutoiement, à le nuancer selon son destinataire…

« Je tutoie Malina et Ivan, mais ces deux « tu » se distinguent par une imperceptible, indéfinissable pression sur l’expression. [...] Mon tutoiement d’Ivan est imprécis, peut prendre diverses nuances, s’assombrir, s’éclaircir, se faire cassant, doux ou timoré, sa gamme expressive est illimitée […] » p 105-106

Sans cesse donc, elle cherche à s’approprier les mots pour ensuite les nuancer, les retravailler, se les approprier. Cette exigence de l’écrivain est rendue nécessaire par le manichéisme, la faiblesse d’un langage rendu d’autant plus « mauvais » qu’il est porté, à Vienne, par la langue allemande, celle des nazis, de l’ancien occupant. Or, la narratrice a été marquée par l’arrivée des troupes nazies dans sa ville d’Autriche ; elle voit en rêve, son père brûlant ses livres, autodafé qui détruit, pêle-mêle, son cher Proust, Joseph K et Thucydide.

« Je sais encore les mots qui rouillent sur ma langue depuis des années, ceux que je peux à peine avaler, à peine extraire de moi. […] Au fond, ce n’était pas tellement les choses que j’avais de plus en plus de mal à acheter ou à voir, c’était les mots les désignant que je ne pouvaient plus entendre ». (p 273)

 

Ingeborg Bachmann disait de Malina, seul roman qu’elle ait achevé, qu’il était sa « biographie imaginaire ». Née en Carinthie en 1926, la jeune fille a vu son père s’inscrire au NSDAP en 1932, un an avant l’interdiction de cette formation en Autriche. Toute sa vie, elle n’a cessé, par sa littérature, d’en appeler à un travail de mémoire, refusant ainsi le « comme si rien ne s’était passé » de son peuple, la thèse d’une Autriche comme simple « victime » de l’Allemagne nazie. Dans ses poèmes comme dans Malina, la poétesse n’a de cesse de lever le voile sur cette fausse paix : la Vienne qu’elle décrit est dévastée, « prostituée » et silencieuse (« Vienne se tait ») ; les mots « guerre » et « paix » ponctuent toute son écriture et les personnages du roman meurent des suites de ce combat prolongé : Malina devait être le premier tome d’une trilogie littéralement intitulée Façons de mourir, façons qu’il y a  mourir apparemment d’une mort naturelle, en vérité d’être, dans une société toujours en guerre, assassiné….

« Ma vie est finie car il s’est noyé dans le transport, et il était ma vie. Je l’aimais plus que ma vie » (p 165) : la narratrice raconte ainsi son rêve à Malina. De Paul Celan, qui fut son amant, autant qu’entre deux capitales ils ont pu se voir (du début des années 50 au début des années 60), I. Bachmann dira qu’elle « l’aimait plus que sa vie ». Le poète se jeta dans la Seine en avril 1970. Malina fut publié l’année suivante, et deux ans plus tard, la poétesse qui souffrait de dépression mourut de suites de brûlures. Une de ses cigarettes mal éteinte l’avait enflammé. Elle avait 47 ans.

Rapidement après la première publication allemandeMalina fut traduit en Français. Toutefois, le traducteur, Philippe Jaccottet, n’était pas très fier de son travail, Pierre Assouline le raconte dans son blog. Il disait ne pas avoir saisi toute la portée de l’oeuvre…. Aussi la traduction a été reprise avec le concours de Claire de Oliveira, et c’est cette version que publie le Seuil aujourd’hui. Le livre n’est toujours pas limpide, après s’être laissé goûté comme un poème, il se comprend à la lumière de l’histoire et de l’engagement de son auteur.  Ingeborg Bachmann qui abhorrait le langage voulait le réinventer afin de faire de la littérature ce que préconisait Kafka « la hache qui fend la mer gelée en nous ». La hache qu’est Malina se boit comme un nectar…

Malina, Traduit de l’allemand (Autriche) par Philippe Jaccottet et Claire de Oliveira, Seuil, 21, 50 euros, 288 p.


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