L’ombre sur la lune, par Agnès Mathieu-Daudé

24 août 2017 Par
Antoine Couder
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La rencontre amoureuse d’une belle traumatisée de la fonction publique et d’un robuste looser de la maffia. Une cruelle bluette, par l’auteur du Marin chilien.



En 1973, soit deux ans avant la naissance de l’auteur, Pink Floyd enregistrait son “Dark Side of the Moon” au studio Abbey Road. À l’entrée, le portier qui répondait au nom de Gerry O’Driscoll était sur le point de devenir une petite légende au gré de quelques anecdotes devenues cultes auprès des fans. Un point de détail bien sûr, dans l’histoire de ce succès discographique planétaire, mais Agnès Mathieu-Daudé, ancienne conservatrice de Musée adore les détails, les tableaux riches et colorés qui en disent long sur des personnages, toujours entre voyage et dérive, ici en Espagne et, précédemment, avec son « Marin Chilien », en Islande. Au passage, à force de tricoter des motifs en trompe-l’œil, on finit évidemment par tirer quelque chose de ces petits détails incongrus. Et, par exemple, qu’un certain nombre de cigognes ne descendent plus vers Gibraltar ni même jusqu’au Cap; elles préfèrent rester en Espagne où elles se nourrissent dans les décharges des petites villes. La carte postale hispanique pourrait s’arrêter là, mais en fait non. Figurez-vous qu’avec le tri sélectif et tous ces trucs, on ne trouve plus rien de mangeable dans les décharges, ce qui fait que les oiseaux se sont mis à ronger du plastique. Tout bien réfléchi, il y a peut-être plus d’un point de ressemblances entre les humains et les cigognes et si l’auteur avait rencontré Gerry O’Driscoll, celui-ci lui aurait sans doute redit ce qu’il expliquait alors et qui a dûment été consigné sur la pochette du “Dark Side of the Moon” : à vrai dire, la lune n’a pas de face spécifiquement sombre. « As a matter of fact it’s all dark ». Le fait est qu’elle est entièrement sombre…

Ainsi en est-il de ce livre qui de voyage initiatique en description ironique coule doucement vers la tragédie annoncée, ici la rencontre improbable entre une discrète employée de musée qui s’imagine être le sosie d’un footballeur et d’un Sicilien qui tente de se pardonner d’avoir tué sa femme le jour de son mariage. Si en arrière-plan, on rejoue la scène de ménage ancestrale de la violence conjugale, on sent bien que la sottise des êtres pensants que nous sommes ne suffit pas à tout expliquer. Dans le « Marin chilien », l’auteur précisait : « sous l’attraction de la lune, la roche se comprime autour des couloirs pleins de magma lui-même perturbé (…) la combinaison des deux phénomènes contribuant à intensifier la fréquence des éruptions ». Face au lecteur, transformé en dubitatif juge des divorces, on pourrait se voir objecter que rien ne prouve que c’est bien là que réside l’explication… Tout est affaire de conviction, presque de sentiment, comme l’indiquent ces paroles attribuées à Magellan et qui ouvrent la seconde partie du livre : « l’Église dit que la terre est plate, mais j’ai vu l’ombre sur la lune et j’ai plus foi en l’ombre qu’en l’Église»…

Bref, et c’est l’évidence, si l’on ne comprend pas grand-chose, c’est parce que l’on ne regarde pas vraiment («… si seulement [Blanche Meunier], avait exprimé son désarroi face à la vie des autres et à la vacuité de la sienne. »). Mais aussi parce que, fatalement, les histoires sont construites pour mal finir vu la peine que l’on se donne pour les mener à bien et entraîner son lecteur jusqu’à cette conclusion qu’il connaissait déjà, pour tout dire, à l’origine. Et c’est peut-être tout le talent de l’auteur que de nous inciter à tourner les pages de son livre et imaginer l’espace d’un instant que les choses pourraient candidement s’arranger.

Photo : Francesca Mantovani -éditions Gallimard