L’Ivresse du sergent Dida : leçon douce-amère de révolution D’Olivier Rogez

3 septembre 2017 Par
Melissa Chemam
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L’Ivresse du sergent Dida, premier roman du journaliste africaniste Olivier Rogez paru le 31 août aux éditions Le Passage, décrit l’ascension irrationnelle et circonstancielle d’un sergent auquel le destin n’avait jusque là rien promis… Une plongée dans une Afrique colorée, riche mais corrompue, nourrie par une écriture foisonnante et des années de reportages de terrain qui n’ont pas dû manquer d’inspirer l’auteur.

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« Le sergent ressentit une soudaine bouffée d’amour pour ce bon colonel si compréhensif. Cet homme venait de faire de lui – le zéro absolu, le moins que rien – un cadre militaire occupé à de hautes fonctions. »

Après une enfance pénible sous le joug d’un père qui le rejette et le bat, une entrée dans l’armée qui s’est jouée sur une envie de contrer le mauvais sort, des années d’errance à ne presque rien combattre ou réussir, le sergent Dida a juste la chance, un jour comme un autre, de servir de couverture au Colonel Zoumana après un petit acte de corruption. Un de plus dans une Afrique de l’ouest hyper réaliste, rendue apathique par les petits détournements de fonds et de lourds dysfonctionnements. Le Colonel nomme alors le sergent fonctionnaire de l’armée en charge de l’essence… Et Dida, dans sa bonne fortune, ne ménage pas ses efforts pour se rendre indispensable, passant rapidement capitaine.

Ce pays imaginaire mais au combien parlant et évocateur, Olivier Rogez le décrit avec précision. Il fait vivre par une langue riche et évocatrice, des voix, odeurs, bruits et couleurs, des rues peuplées, des bars joviaux, et un quotidien fait de contradictions profondes et de petites joies. Dida, sa cousine Fanta, ses potes Pavi, César, Séraphine et les autres tentent d’évoluer dans ce quotidien chaotique quand des hommes armés attaquent le palais du président Hamidou Doumbia… Et, poussé à achever l’entremise, Dida devient le héros de la chute du régime. Il promet alors une révolution avec nationalisations et fins des abus des puissances étrangères ! Un rêve, un espoir populaire enflamme Dida mais alarme l’élite, les partis corrompus et les ambassadeurs occidentaux. S’en suivent une série de malencontreux rebondissements qui vont placer Dida face à la complexité du pouvoir…

Reporter depuis plus de vingt cinq ans pour Radio France Internationale, Oliver Rogez a couvert l’actualité sur le terrain, en Europe puis en Afrique, avec une plume radiophonique généreuse et littéraire qui laissait depuis longtemps pressentir l’auteur en lui. Avec ce roman, on repense aux espoirs contrariés du Burkina Faso et surtout à l’histoire convulsée de la Guinée Conakry. Il faut dire en effet qu’Olivier Rogez est un des rares journalistes français à s’être autant rendu sur place.

Evidemment, décrire trahisons et complots suivant un coup d’Etat, même en les universalisant au possible, conduit inéluctablement à souligner les dysfonctionnements d’un jeune Etat africain et de jeunes militaires, déformés par l’absence de justice et les conséquences douloureuses d’une décolonisation mal agencée, de décennies de politiques de « diviser pour mieux régner ». Un constat sombre donc, plus inspiré par les drames ouest et centre africains que par la croissance débridée et les marchés de l’art en ébullition de l’Afrique du Sud ou du Nigéria, mais portée par une écriture qui se veut universaliste, une foi en l’homme d’exception. Olivier Rogez a d’ailleurs placé en exergue de chaque partie du roman une citation de William Shakespeare… Cette Afrique imagée qu’il nous raconte est un paysage comme un autre de notre humanité, pour lui, un paysage qu’il a longuement étudié. Le livre offre aussi une introduction par les mots aux maux que l’Afrique tente en ce moment, avec plus ou moins de succès, de dépasser. Et la seconde partie emporte magistralement le lecteur dans une course folle vers un rêve, amer certes, porté par l’honnêteté et le désir de changement.

L’Ivresse du sergent Dida d’Olivier Rogez, Editions Le Passage, 312 pages, 18 euros

Visuel : © Editions Le Passage