« Le muscle du silence » : douleurs européennes et langues maternelles, par Rouja Lazarova

13 janvier 2016 Par Yaël | 0 commentaires

Acclamée et sélectionnée pour plusieurs prix pour le Mausolée, Rouja Lazarova poursuit son œuvre sur les conséquences intimes des totalitarismes dans un livre violent et fort. Magiquement bien écrit Le muscle du silence semble n’être faits que d’essentiel : le désir, la mort et entre les deux, l’identité.

Note de la rédaction :

Une jeune femme bulgare arrivée à Paris accepte de parler de ce qui n’avait pas de mot en régime communiste : son anorexie. D’abord très incrédule sur les vertus de l’analyse, elle joue pleinement la carte du transfert. C’est quand elle croit avoir réglé la fascination que son psy lui inspire qu’elle accepte de sortir du cadre et de commencer une liaison très amoureuse. Beaucoup plus âgé qu’elle, ce rescapé juif de Pologne charmeur et intense sait manipuler pour survivre. Il l’aime, l’adore, vit avec elle et lui donne des petits noms. Mais il lui inflige tout de même son cancer de la peau et la fin de sa vie illuminée d’érotisme et d’actes de création et de bravoure.

Fresque magistralement écrite sur le souvenir angoissant d’une violence normative ou destructrice telle qu’elle s’impose dans un pays totalitaire, Le Muscle du silence propose un dépassement de l’angoisse et de la pulsion de mort par le désir. L’histoire d’amour est à la fois magnifique et terriblement triste, et la quête identitaire est laissée à mi-chemin, tout comme le dialogue des amants se juxtapose dans deux fils de monologues intérieurs. Comme si la rencontre de deux douleurs intenses et européennes ne suffisait pas à créer du réconfort profond. La mort arrive, d’autant plus injuste qu’elle emporte un survivant et n’aide pas forcément celle qui lui survit à mieux se connaître pour embrasser la vie. On sort du livre bouleversé et saisi d’effroi, ayant l’impression d’avoir touché à des ressorts très profonds de la nature humaine face à l’Histoire.

Rouja Lazarova, Le muscle du silence, Editons Intervalles, 60 p., 16 euros. Sortie le 18 janvier 2016.

« La jalousie s’avéra un terrible piège parce qu’elle ressemblait à l’écriture. Elle frelatait la réalité, elle alimentait un monde autonome en personnages, en émotions, en péripéties. Dépourvue de douceur, elle m’aspira brutalement. La jalousie avait la matière de l’écriture, mais ne se concrétisait jamais en texte. Elle restait en permanence non-écrite- à l’intérieur, la souffrance se régénérait. Elle aussi rendait dépendant de l’autre mais la toile qu’elle tissait était venimeuse. Elle possédait la fatalité d’une maladie »
Visuel : couverture du livre.


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