« Le dimanche des mères », nouveau roman discret mais puissant de Graham Swift

2 février 2017 Par
Marine Stisi
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Graham Swift, écrivain britannique lauréat de nombreux prix – dont le Booker Prize en 1996 – a publié l’année dernière un nouveau roman, Mothering Sunday : A romance. Le dimanche des mères, en français, est publié en cette rentrée littéraire par les Editions Gallimard et séduit par sa force derrière une simplicité trompeuse dans une atmosphère bucolique propre à la campagne anglaise. 

Note : 

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Nouvelle ère

Mars 1924. Dans l’Angleterre aristocratique, la guerre a laissé des traces. Les familles, appauvries, ont perdu des fils, des pères. Dans les maisons, les domestiques sont moins nombreux qu’ils ne l’étaient auparavant. Les temps changent. La demeure où travaille Jane Fairchild en tant que bonne n’a pas été épargnée : Mr et Ms Niven ont perdu deux fils en France, comme les Sheringham, habitant une somptueuse demeure voisine, a qui il ne reste qu’un de leurs trois fils, Paul.

L’Angleterre est entrée de plein fouet dans une ère nouvelle, les aristocrates doivent ainsi s’accommoder. Jane, jeune orpheline devenue bonne, est instruite. Elle sait lire, elle sait écrire. Elle aime les romans d’aventures, « les romans d’hommes ». Elle est même autorisée à emprunter dans la bibliothèque de la maison les ouvrages de son choix, avec la bénédiction du maître de maison. Jane est une femme singulière, une âme libre qui ne cessera de répéter son amour des mots, de l’imagination. Et de l’amour, aussi.

Car Jane entretient une relation secrète avec Paul Sheringham. L’aristocrate avec la bonne. Leur relation avait commencée en étant monnayée. Puis, le plaisir mutuel que les deux jeunes gens prenaient de ces rencontres les avait incité à abandonner toute histoire d’argent.

Une journée particulière

Le 30 mars 1924, la journée que décrit en exclusivité le roman, est le dimanche des mères. Les bonnes, en ce jour spécial, sont autorisées à rendre visite à leur mère. Le temps d’une journée, elles sont libres. Jane l’est aussi, malgré que, en tant qu’orpheline, elle n’ait pas de mère à qui rendre visite. Elle pense lire, à l’ombre d’un arbre et profiter de cette belle journée printanière. Quand le téléphone sonne. Paul l’invite à passer chez lui. Il y est seul et à un peu de temps avant de devoir retrouver sa future épouser pour le déjeuner.

La jeune femme, dans un silence total, se rend chez son amant, pédalant énergiquement une bicyclette qu’on imagine follement romanesque. Une fois fait ce qu’ils avaient à faire, Paul s’en va, il a rendez-vous et est déjà en retard, laissant la jeune femme libre de errer dans la demeure vide si cela lui chante. Ce qu’elle fait, complètement nue. Glissant ainsi dans le plus simple appareil, elle est loin de se douter que, en contradiction avec le silence ambiant, une catastrophe est entrain d’arriver. Le lecteur devient alors seul témoin d’une scène que Jane, de sa vie, ne racontera à personne.

Graham Swift, à la manière d’un Julian Fellowes (écrivain et créateur de Downton Abbey), a su divinement capter la tension de la période, une période en plein bouleversements – globalement et intimement. D’une main de maître, il raconte avec une précision superbe le calme avant la tempête, une tempête contenue. Le soleil qui brille, la fraicheur du matin, le silence des chemins mais les hurlements intérieurs de la douleur, de la bienséance qui prévaut, toujours. Puis le désir, le désir de l’instant, du moment et le désir de l’histoire. De s’en raconter, de se les dire. On aimerait que ce roman à la beauté crépusculaire ne se finisse jamais.

Graham Swift, Le dimanche des mères, Gallimard, 144 pages, 14,50€.

Date de parution : 12 janvier 2017

Visuel : (c) DR

Traduction : Marie-Odile Fortier-Masek