Le corps des ruines : sur les traces de Juan Gabriel Vásquez en Colombie

28 août 2017 Par
Marianne Fougere
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L’écrivain colombien Juan Gabriel Vásquez se penche sur l’histoire violente de son pays. Un puzzle qu’il reconstitue en digne descendant de Gabriel Garcia Márquez, une pointe d’Umberto Eco en plus.

vasquez

Vue de Paris, Colombie rime, hélas, trop souvent avec narcotrafiquants, FARC et violence. De narcotrafiquants, dans Le corps des ruines, il est un peu question, le narrateur – l’auteur lui-même – ayant grandi à Medellin, la ville de Pablo Escoabr. De FARC pas vraiment, mais de violence énormément. A tel point que l’on ne peut s’empêcher d’avoir quelques sueurs froides à la pensée de ce couple d’amis « exilés » depuis plus d’un an à Bogota… Mais peut-être ne devrions-nous pas trop nous inquiéter. Car la violence que Juan Gabriel Vásquez nous met devant les yeux appartient aux confins de l’histoire. Nos amis, s’ils ne sont pas en pleine sécurité, ne risquent sans doute pas de se faire assassiner à coup de machette par deux hommes vêtus de ponchos… Nos amis ne risquent sans doute pas de connaître le même sort que le sénateur Rafael Uribe Uribe ou que le leader libéral Jorge Eliécer Gaitán

C’est précisément à ces deux meurtres, jalons de l’histoire colombienne du XXème siècle, que Le corps  des ruines s’affronte, qu’il tente de reconstituer à l’image d’un grand roman policier. Un soir, Juan Gabriel Vásquez rencontre, chez son ami le Docteur Benavides, un certain Carlos Carballo, personnage haut en couleur, à tendance « légèrement » paranoïaque. Le monde dans lequel Carballo vit est, en effet, un « monde ironique et sceptique régi par le hasard, le chaos, les accidents et la coïncidence ». Sa mise en ordre n’est possible qu’à la condition de postuler derrière chaque assassinat d’homme politique, derrière ceux d’Uribe et de Gaitán mais aussi celui de John Fitzgerald Kennedy, l’existence de puissances obscures. Et si, dans un premier temps, Vásquez oppose aux divagations de son interlocuteur une pointe de moquerie et un scepticisme à toute épreuve, son entêtement va s’effriter à mesure que le passé de son pays lui semble « plus nébuleux et obscur comme un terrain plongé dans les ténèbres ». L’indifférence se transforme donc en obsession et ne peut manquer d’entraîner le lecteur dans une course folle à travers ces détails de l’histoire qui ont du complot toute l’apparence.

Juan Gabriel Vásquez réussit donc l’exploit de nous captiver avec une Histoire dont jusqu’ici nous ignorions tout – rappelez-vous Colombie = narcotrafiquant + FARC + violence ! Le vrai et le faux se mélangent, la fiction et la réalité s’entrechoquent. Pas sûr, me direz-vous que notre connaissance de l’histoire colombienne s’enrichisse objectivement. Peut-être mais qu’importe puisque, dans ce récit fait de dédales, surgissent ces vérités fragiles, ces lieux invisibles que ceux – journalistes ou historiens – qui sont chargés de retracer l’histoire ne parviennent jamais à voir. Ces vérités sont à mille lieues des vérités alternatives qui surviennent aux quatre coins de l’espace virtuelles ; ces petites vérités, seul l’écrivain est à même de les sortir de l’oubli dans lequel histoire officielle et théories conspirationnistes confondues les avaient plongées. Fresque ensorcelante qui fait du roman l’allié de la spéculation historique, Le corps des ruines esquisse à grands traits un portrait : celui d’une société hantée par les fantômes du passé, celui d’un père rattrapé par la question de la transmission de la violence, celui d’un écrivain enfin qui s’intéressant aux lieux de sa jeunesse s’aperçoit que toutes ses connaissances et sa compréhension étaient fausses : « un mirage, une illusion, de sorte que les livres ne sont et ne seront jamais que des preuves élaborées de désorientation ». Merci Juan Gabriel Vásquez de nous avoir si brillamment donné le vertige !

Juan Gabriel Vásquez, Le corps des ruines, Paris, Seuil, sortie le 17 août, 512 p., 23 euros.

Visuel : couverture du livre