« La pièce obscure » ne protège pas de la crise, selon Isaac Rosa

20 août 2016 Par Yaël | 0 commentaires

Isaac Rosa, le jeune et passionnant auteur espagnol de La mémoire vaine (Christian Bourgois, 2006) continue à interroger le contexte social et politique de son pays. Après la mémoire du franquisme, c’est le choc immédiat de la crise économique des dernières années qu’il met en lumière dans La pièce obscure. Un roman à contre-jour et puissant où le devenir d’une pièce obscure de la luxure à l’illusion du refuge tient lieu de révélateur social. 
Note de la rédaction :

Un groupe d’espagnols à peine sortis du franquisme ouvre pour lui-même un espace de rencontre et de liberté sexuelle : la pièce obscure a ses lois strictes qui respectent au mieux la liberté de chacun pour permettre du sexe et bien plus. Tant que le les membres – qui ont rejoint la démocratie et l’économie de marché – consomment et vivent, la chambre obscure est un espace ouvert, évolutif et raffiné. Mais alors que la crise des années 2000 frappe de plein fouet l’Espagne et cette classe moyenne qui s’offre quelques heures d’oubli, le noir devient peu à peu une caisse de résonance en négatif de la violence extérieure. Plus il y a de déclassement, plus les habitués s’y réfugient et de nouveaux venus frappent à la porte…

A la fois parfaitement métaphorique et complètement clinique, le très original roman de Isaac Rosa décrit socialement, généralement, presque génériquement les individus qui fréquente la pièce obscure : en cela il fait penser à une bonne fable dystopique des années du rideau de fer. Ou des années du franquisme. Sauf que la pièce obscure n’est pas le lieu de l’aliénation. Il n’est qu’une marge, un secret bien gardé et qui vient d’autant mieux révéler la puissance de la violence extérieure, à travers les destinées des habitués. Un roman noir, cru, et puissant, qui travaille avec finesse et beaucoup de style des questions de mémoire et de politique très profondes. Toute l’Europe pourrait bien être concernée par cette pièce obscure où l’on revendique, terrifié, la totale et aveugle liberté de son corps, mais où l’on n’a plus l’innocence de l’après 68 (ou 76).

Isaac Rosa, La pièce obscure, trad. Jean-marie Saint-Lu, Christian Bourgois, 288 pages, 19€. Sortie en Septembre 2016.
« Le monde s’écroulait pendant que nous, nous baisions, tout heureux, les gens étant jetés par le balcon avec tous leurs meubles, tous leurs souvenirs pendant que nous, nous baisions, tout heureux, les malades mouraient dans les couloirs des hôpitaux en attendant un test de diagnostic pendant que nous, nous baisions, tout heureux, les pères de familles faisaient la queue avec leurs enfants devant les soupes populaires pendant que nous, nous baisions, tout heureux, les banquiers, leurs politiciens volaient à pleines mains pendant que nous, nous baisions, tout heureux, elle-même ne pouvait pas payer le loyer de sa chambre ce mois-là parce qu’on avait saisi la moitié de son indemnité de chômage pour payer une amende pendant que nous, nous baisions tout heureux » pp. 175-176.
visuel : couverture du livre


LAISSEZ UN COMMENTAIRE VIA FACEBOOK:

comments

Laissez un commentaire: