« Kruso » de Lutz Seiler : Variations sur le thème de Robinson Crusoé

15 septembre 2018 Par
Julien Coquet
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Souvent considéré comme le roman allemand le plus important depuis La Montagne magique de Thomas Mann, Kruso de Lutz Seiler s’attache à une communauté de « naufragés » sur l’île de Hiddensee au printemps 1989.

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Forcément, lorsque la revue de presse indique que le roman que vous tenez entre les mains est le plus grand livre allemand depuis la grande œuvre de Thomas Mann (« La première œuvre littéraire contemporaine digne de La Montagne magique de Thomas Mann » décrète Der Spiegel), on ne peut qu’être intrigué et développer de grandes attentes. Lutz Seiler, qui signe là son premier roman, est connu en Allemagne pour ses poèmes et la description de l’île est d’ailleurs servie par les nombreuses envolées lyriques : « Le matin, quand Ed se redressait dans son lit, il voyait la mer et cela valait tout. Ce bonheur, pourtant, n’avait pas de lien direct avec lui. Il semblait enfermé dans sa poitrine, ou bien retiré là-bas, sur la mer, auprès des signaux des paquebots géants, ou bien il se cachait dans le crépuscule ; mais ici il n’y avait pas de crépuscule, seule existait cette lumière dorée qui grimpait le long des murs pleins de taches et inondait la chambre, et puis, après le coucher du soleil, le long doigt lumineux du projecteur côtier qui tâtonnait à la surface de l’eau et faisait resplendir les crêtes des vagues dès qu’il les effleurait, comme si quelque chose s’y trouvait. »

Au printemps 1989, en République démocratique d’Allemagne, le jeune Ed, 24 ans, alors qu’il vient de perdre la femme qu’il aimait et qu’il développe des pensées suicidaires, décide de partir pour Hiddensee, une île de la Baltique. A l’hôtel Zum Klausner, où il décroche un emploi de plongeur, Ed fait la connaissance de Kruso, un autre jeune idéaliste qui s’occupe d’organiser l’accueil des « naufragés », ces personnes qui, dégoutées du communisme proposé en RDA, décident de former une communauté alternative et parfois, à leur risque, de traverser la mer pour rejoindre le Danemark.

Kruso est d’abord le récit d’une amitié, d’une admiration d’un homme pour un autre. « Pour cette raison il paraissait logique qu’il soit proche de Kruso, un Vendredi aux côtés de Robinson, et personne ne s’étonnait de les rencontrer de plus en plus souvent en compagnie l’un de l’autre. » C’est aussi la chronique d’un mode de vie répétitif qui s’axe autour de la vie de l’hôtel, seul point de repère pour tous les naufragés, perdus dans leur vie et critiques d’un communisme bien loin des idées de Marx et Engels. Malgré l’intérêt des thèmes abordés, la principale difficulté à la lecture de Kruso vient de la langue de Lutz Seiler, une langue peu linéaire et qui empêche la fluidité du récit malgré de beaux passages poétiques.

« Dix pour cent de terre, quatre-vingt-dix pour cent de ciel : être ici, sur l’île, leur suffisait. Et plus encore à leur fierté. L’île ennoblissait leurs vies. Son incommensurable beauté opérait. La magie de son existence. Le continent n’était rien de plus qu’une sorte d’arrière-plan qui s’effaçait doucement en disparaissant dans l’éternel bruissement de la mer ; quelle importance, l’État ? Chaque coucher de soleil gommait une parcelle de son image rigide, chaque vague brouillait les contours désolants de cette massue usée et les effaçait de la surface de leur conscience. Ils chevauchaient l’hippocampe au museau hypertrophié, leurs danses piétinaient cette massue dans leur va-et-vient entre brut et doux. »

Kruso, Lutz Seiler, Éditions Verdier, 480 pages, 25 euros

Visuel : couverture du livre