[Interview] Karine Tuil, « L’insouciance »

16 août 2016 Par Melissa Chemam | 0 commentaires

Roman choral, radiographie imaginaire d’une France en pleine ébullition sociale et politique, L’Insouciance de Karine Tuil pousse le lecteur à se poser des questions qui souvent dérangent. Inspirée par l’injustice faite à de nombreux soldats après leur retour traumatisant d’Afghanistan, la romancière tisse tout un monde autour du personnage de Roman Roller, un jeune lieutenant qui tombe amoureux d’une journaliste récemment mariée à un homme d’affaires richissime, Français Vély. Originaire de Clichy-sous-Bois, Romain, dans son errance, essaie de sauver son mariage ébranlé par le post-trauma de la guerre la plus inutile de sa vie… Il va aussi renouer avec ses anciens camarades de banlieue, dont la nouvelle star montante de la politique, Osman Dibula, nommé parmi les conseillers du « Président », mais dont le parcours, en tant que jeune noir sans diplôme de grande école, se révèle plus que chaotique. Le livre est un des sommets de l’auteur. Et de toute évidence un des romans qui marquera la rentrée littéraire 2016.

Pour en parler au mieux, nous avons proposé à l’auteur de nous accorder un long entretien.

 

Rencontre.

D’où vous est venue l’inspiration d’écrire sur le retour des soldats d’Afghanistan ?

Je n’avais pas d’éléments précis pour commencer ce livre, mais j’avais été très marquée par l’embuscade d’Uzbin, en Afghanistan, à l’été 2008, au cours de laquelle dix soldats français ainsi que leur interprète afghan avaient été tués par les talibans. Je me suis alors intéressée aux effets psychologiques de la guerre, au syndrome de stress post-traumatique. C’est une question qui a longtemps été taboue en France, alors qu’aux Etats-Unis, par exemple, des écrivains, des cinéastes, s’étaient emparés de ce sujet avec la guerre du Vietnam et d’Irak. J’ai lu beaucoup de livres, notamment Dispatches de Michael Heer (en français, Putain de mort), et vu des documentaires qui m’ont marquée comme Let there be light de John Huston sur le traumatisme psychologique des soldats américains après la Seconde Guerre mondiale. J’ai rencontré des soldats, par moi-même, d’abord, par le bouche-à-oreille, en toute liberté, sans contacter l’armée. Ils m’ont parlé sans tabou, sans censure, et m’ont beaucoup aidée. Par la suite, j’ai suivi, avec le concours des services de l’armée, les rencontres militaires « blessures et sports » – pendant une semaine, des soldats blessés physiques ou psychologiques font des activités sportives pour tenter de se reconstruire. Mon désir d’écrire naît souvent d’une rencontre. Mais le thème central du livre, c’est l’épreuve. Comment une épreuve survient dans une vie et comme on y réagit.

Je voulais également aborder la question de la violence, celle des conflits internationaux, mais aussi de la violence sociale, des inégalités, de la difficulté à trouver sa place dans une société toujours plus compétitive. L’insouciance est, de ce point de vue, dans la continuité de mon précédent livre, L’Invention de nos vies, qui abordait la question de la place sociale et de l’identité.

Vous avez effectué un travail de recherches et réfléchi sur le journalisme, avec un souci de réalisme : pensez-vous la littérature comme reflet de notre monde ?

Je voulais écrire un grand roman social sur la fin de l’insouciance. Depuis quelques années, nous traversons une période particulièrement âpre, marquée par des attentats, des conflits sociaux. Nous nous sentons démunis et vulnérables. Le rôle de l’écrivain, c’est de raconter la société dans toutes ses ambiguïtés, sa complexité. Dans mes livres, je ne peux que transmettre ma vision du monde – une vision sombre, tourmentée, mais pas sans espoir. Les héros luttent contre des forces obscures, puisent dans leurs propres ressources : c’est, d’une certaine façon, un roman sur la combativité, notre capacité à surmonter l’adversité – à vivre ou survivre.

Mais ce livre est aussi une réflexion sur le rôle de la littérature, celui qu’on lui assigne. Pour moi, un livre doit être une mise en danger, il peut mettre mal à l’aise, questionner, bouleverser. J’aime beaucoup cette phrase de James Baldwin dans Chronique d’un pays natal : « Cela fait partie du rôle de l’écrivain tel que je le conçois, d’étudier les attitudes, d’aller en profondeur, de remonter aux sources. »

Vous écrivez d’ailleurs à un moment « la littérature, c’est la guerre »…

C’est une phrase de l’écrivain Jacques Chessex dont j’aimais beaucoup le travail. Philippe Murray disait aussi : « la littérature, c’est le conflit et l’aggravation du conflit. » On écrit forcément contre quelqu’un ou quelque chose. Si on était apaisé, on n’écrirait pas. Il y a une situation de mise en danger, à partir de laquelle, pour moi, la littérature devient une forme de réparation et de consolation. Elle est une tentative pour comprendre le monde ou au moins pour tenter d’en discerner ses aspects les plus contradictoires.

La grande question en jeu n’est-elle pas aussi celle du rapport à l’autre ?

Absolument… Dans ce livre, je raconte notamment le délitement d’un amour, l’impossibilité soudaine, pour des couples, de communiquer autrement que par la violence. Lorsque le lieutenant Romain Roller revient d’Afghanistan, il est dévasté et ne parvient plus à aimer sa femme. Il a le sentiment qu’elle ne peut pas comprendre ce qu’il a vécu. Je souhaitais démonter le mécanisme cruel, l’ambivalence du rapport amoureux où tout est remis en cause, à chaque minute. Car l’amour est aussi régi par les rapports sociaux. C’est ce qu’incarne le personnage de l’homme d’affaires François Vély, pour qui l’amour est une forme de conquête. Le suicide de sa femme, Katherine, au moment où il décide de s’engager avec la jeune journaliste, Marion, dont il est amoureux engendre alors un dilemme : peut-on construire son propre bonheur sur le malheur de quelqu’un d’autre ? J’aime que le roman soit aussi porteur de questionnements moraux, politiques, que les personnages soient placés dans des situations conflictuelles qui révèlent leur vraie nature.

Cela donne un livre choral, comme le précédent, où les personnages qui se rencontrent charrient des pans de réalité très distincts…

Je n’ai qu’une règle : écrire sur ce qui m’intéresse. Et bien sûr, quand on commence à écrire, tout n’est pas maîtrisable. Je ne suis pas toujours capable d’expliquer comment les choses ont évolué au fil de l’écriture. Il y a un mystère de l’écriture. Au départ, je me suis basée sur ce retour d’un soldat d’Afghanistan avec l’envie de raconter une histoire d’amour sur fond de tensions sociales. Et puis j’ai toujours eu un intérêt pour le milieu politique, d’où le personnage d’Osman Diboula. J’avais déjà fait des recherches sur ce milieu pour L’Invention de nos vies. Et là, je voulais créer un personnage central qui serait noir et qui, au sein d’un système politique clanique, aurait du mal à trouver sa place, subirait discrimination et racisme. Le mépris social, les luttes de pouvoir, la ronde des courtisans sont aussi des sujets de ce livre.

Vous n’hésitez pas non plus à décrire l’opulence voire l’indécence du mode de vie des Vély…

Je raconte tout simplement le réel, en décrivant une élite, la grande bourgeoisie, et les rapports de classes qu’elle impose. Comment trouver sa place dans les milieux de pouvoir quand vous êtes issu d’un milieu défavorisé ? Le roman est l’espace de l’expression totale : tout ce qui ne veut pas être entendu dans la société peut être dit. J’aime l’idée qu’un roman ait le pouvoir de susciter des réactions et des débats.

Vous traitez aussi des conflits de mémoires et du racisme, vous faites citer Frantz Fanon au personnage d’Osman, qui rappelle que « le colonialisme est la violence à l’état pur qui ne peut s’incliner que devant une plus grande violence ». Est-ce un sujet plus délicat ?

J’ai beaucoup réfléchi à ce problème de conflits des mémoires, qui crée des crispations et une concurrence entre les victimes. Je pense que cela est dû à un manque de travail de mémoire sur certaines questions, dont l’esclavage. Et cela s’empire dans une société qui divise. Au cours de l’écriture, j’ai lu « Les damnés de la terre » de Fanon et j’ai été saisie de constater à quel point ses réflexions étaient d’actualité et expliquaient certains drames actuels.

La question du racisme aussi est très difficile à aborder. Et c’est ce qui rend l’exercice stimulant. J’ai eu de nombreuses discussions sur le sujet, j’ai aussi entendu et retenu des conversations, lu des propos sur les réseaux sociaux, des prises de positions, qui ont alimenté mes descriptions.

Tous ces thèmes se rejoignent sur la dualité entre vie et mort et sur la question de la perte…

J’invente beaucoup d’anti-héros, de personnages qui sont incarnés au moment où ils chutent. C’est un roman sur la fin de l’insouciance, sur la perte oui, et sur le renoncement. Le personnage de Farid, soldat qui rentre tétraplégique d’Afghanistan, interroge sur ce point : où placer le curseur de la douleur ? Katherine, la femme de l’homme d’affaires François Vély, préfère se suicider que d’affronter un divorce… Les forces de vie de chacun sont différentes et parfois surprenantes.

Mes personnages se retrouvent obligés de faire des choix, que ce soit Osman en politique ou Marion en tant que journaliste ou en tant que femme amoureuse de ce soldat, Romain, qui ne lui apportera jamais le confort matériel que lui offre son mari, l’homme d’affaires, François Vély. Pour certains, leur amour peut être perçu comme une indécence, ils s’aiment dans un monde qui s’écroule, mais ils incarnent l’envie de vivre. Finalement, le plus souvent, la vie est plus forte que tout. Mais il faut se reconstruire pour y arriver, et chacun fait comme il peut. Comme le dit le personnage du psychiatre des armées dans le roman : « peut-être qu’il ne faut pas chercher à être heureux mais seulement à rendre la vie supportable. »

 Karine Tuil, L’insouciance,  Gallimard, 18 août.

Visuel : Fanpage Facebook de Karine Tuil


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