Un emploi sur-mesure – Sven Hansen Love

30 mars 2018 Par
Antoine Couder
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Dans une description minutieuse du Paris des années 90, un héros qui ressemble fort à son auteur glisse progressivement vers l’inconnu,. Un livre entre onirisme, ruminations délirantes et déclaration d’amour à la littérature.

Mise en abîme. C’est un premier roman qui voudrait installer une ambiance pour la suite, pour d’autres romans. Des personnages concrets mais lointains, des pensées futiles et pourtant inspirées, des évènements qui se succèdent sans queue ni tête et pourtant … Peut-être qu’en continuant encore et encore, on pourrait avoir l’espoir d’en savoir plus. Mais pour cela, il faudra traverser plusieurs épreuves et, par exemple, braver des hordes d’opossums dans sa chambre à coucher, apprivoiser un chat et manquer le rendez-vous de sa vie : un coup de téléphone avec l’actrice Julie Christies, élégante beauté des sixties née « dans une plantation de thé » quelque part dans les Indes britanniques. Détail qui d’évidence ne peut que chatouiller la curiosité du principal protagoniste du récit,  Raphaël Thiolet, littéraire inhibé et fan de vieilleries culturelles, notamment de photographies des années 60. On pense à Blow Up lorsque l’auteur nous transporte dans une époque -son époque- qui tient justement dans cette mise en abîme envahissant peu à peu la réalité quotidienne.

Je rêve moi non plus.  Car voilà (en vrac) ce qui restera des années 90 : cet emploi sur-mesure, emploi de surveillance sans autre but que lui-même  (c’était avant la méthode agile ; tournée vers les « résultats », à partir de 2001); une consommation banalisante de substances chimiques qui mêlent bien être et défonce et trouble la frontière entre les évènements contés et ce qui peut bien se passer dans la tête du narrateur. In fine, une modification progressive de la conscience, modification tout court pour passer d’une ambiance anodine à des pages plus inquiétantes à mesure que le récit ne se déporte vers plus de réalisme tout en s’assurant de solides passerelles vers un univers onirique où la description des rêves du narrateur prennent naturellement place dans la progression de l’intrigue.

Insignifiance et technologies. « Livre Opossum » qui fait le mort pour mieux se réveiller et faire mine de se jeter à la gueule du lecteur (c’est ainsi que l’animal parvient à sauver sa peau), cet emploi sur-mesure est aussi une façon d’attraper les années 90 là où elles engagent déjà la société toute entière. La perte d’identité, les technologies de reconnaissance et l’administration de la preuve qui court plus vite que le raisonnement qui nous y amène. Contexte dans lequel l’auteur met en scène une véritable réflexion sur le travail, le sens qu’on peut lui apporter, les limites et le degré d’autonomie qu’il peut encore autoriser… Un débat qui va parcourir les années 90 jusqu’à l’émergence de notions telles que « l’emprise », « le harcèlement », « la charge mentale » auxquelles nous sommes aujourd’hui familiers. Prémonitoire donc, à la façon d’une science fiction à l’envers, le récit livre une morale en demi-teinte où les valeurs de liberté pourtant peu sollicitées par des personnages désorientés finissent paradoxalement par s’affirmer dans l’étonnement général, celui du héros en particulier qui, peut-être, n’en demandait pas tant. Les quadras des années 2010 se reconnaîtront.

« Un emploi sur-mesure », Sven Hansen Love, éditions du Seuil 2018