Ce qu’habiter veut dire : L’inhabitable selon Joy Sorman

24 février 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

Dans un petit ouvrage sans prétention mais à l’ambition grande, Joy Sorman se propose de zoomer sur les murs décrépis. Un regard clinique sur l’habitat urbain qui, s’il n’apporte pas de solutions clés en main, a le mérite de compliquer davantage la réalité du mal-logement.

Note de la rédaction :

Il y a des marronniers journalistiques qui font mal aux oreilles et que même le réchauffement climatique, pourtant bien réel, ne parvient à faire taire : le décompte, chaque hiver, des SDF tombés au combat dans la rue. Sorman aurait pu choisir la facilité et se couler dans cette plaintive et « populaire » rengaine. Mais, plutôt que d’enfoncer des portes déjà grandement ouvertes, L’inhabitable rend visibles ces « habitants insoupçonnés » qui, contrairement aux sans-abris, passent inaperçus. Inaperçus, car eux disposent de murs, certes branlants, mais derrière lesquels se réfugier, à l’abri des regards indiscrets.

Habituée des enquêtes de terrain, Sorman, qui s’était déjà immergée au cœur (de la) Gare du Nord, explore avec L’inhabitable une autre facette de ce genre de narrative non fiction, à la croisée des sciences sociales et de la littérature. Dans ce retour sur expérience, porté par une écriture sobre et tendue, la romancière revient au seuil des habitations de fortune dans lesquelles elle était entrée, cinq ans auparavant, en compagnie des chargés au relogement de la Siemp (Société immobilière d’économie mixte de la ville de Paris). Mais ce qui ne devait constituer qu’une partie du récit se transforme en véritable échec : en lieu et place des adresses visitées auparavant, Sorman retrouve un environnement pas tant réhabilité que désolé, vidé de ses souvenirs et de ses habitants.

« L’inhabitable c’est », tel que Georges Pérec le décrivait dans les dernières pages d’Espèces d’espaces, « l’étriqué, l’irrespirable, le petit, le mesquin, le rétréci, le calculé au plus juste », mais il représente aussi un site possible de communauté et de solidarité, un environnement rassurant qu’il est difficile de quitter une fois trouvée une solution de relogement car on y a développé des habitudes. Aussi, la délocalisation et la ré-habitation mettent-elles moins fin à la précarité qu’elles n’engendrent un sentiment de désorientation, proche parfois de la désolation.

Sans céder à la tentation empa(thé)tique ni donner de leçon, Sorman rappelle avec ce court texte l’importance d’avoir une place dans le monde. Tout le défi, un défi que L’inhabitable ne saurait et ne prétend pas relever tout seul, restant de multiplier les regards, de faire intervenir d’autres acteurs, pour envisager de nouvelles manières non seulement d’habiter mais de cohabiter ensemble.

Joy Sorman, L’inhabitable, Gallimard, 88 pages, 11.50 euros. sortie le 11 février 2016.
visuel : couverture du livre et photo officielle


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