« Avenue Yakubu, des années plus tard » de Jowhor Ile : Missing (porté disparu)

2 septembre 2017 Par
Julien Coquet
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Dans son premier roman, Jowhor Ile aborde le thème de la disparition qui touche une famille aisée dans le Nigeria des années 1990.

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En 1995, à Port Harcourt, alors que la population se révolte de plus en plus contre le pouvoir en place au Nigéria, Paul, l’aîné de la famille Utu, ne rentre pas à la maison. Inquiets, les deux parents tentent de rassurer leurs enfants en leurs promettant que leur frère sera de retour le lendemain. Mais les années passent et Paul reste introuvable.

« C’était un an avant l’après-midi où tout changea. Avant que la vie normale, tel un illusionniste, fasse une courbette, caresse du doigt le sable, puis disparaisse, si bien qu’il était difficile d’imaginer qu’elle avait existé un jour. L’absence de Paul en viendrait à retentir, stridente et impitoyable, comme un coup de sifflet dans la nuit. Ce point d’interrogation resterait en suspens au-dessus du chapitre de leurs vies, sans jamais savoir où se placer. »

On pense tout de suite, en cette période troublée, à une explication politique, comme l’avait fait Costa-Gavras pour Missing. Mais la famille Utu est bien sous tous les rapports : Bendic, le père, est un éminent avocat respecté de tous ; Ma, la mère, une professeur d’université très appréciée ; quant à Bibi et Ajie, ils sont bien trop jeunes pour participer aux manifestations qui couvrent le pays.

S’ouvrant sur la disparition inexpliquée de Paul, le récit s’ancre alors dans le passée (« Pour raconter l’histoire de Paul, il faudrait remonter jusqu’avant sa naissance ») pour remonter peu à peu le temps et déboucher sur la résolution du mystère. On apprend à connaître la famille Utu à travers différents épisodes à la chronologie parfois floue : la visite au village, la conversion au catholicisme de Bendic, les rentrées scolaires ou encore les soirées devant la télé entrecoupées des pannes d’électricité. A travers cette accumulation de souvenirs, le lecteur cherche des indices explicatifs à la disparition de l’aîné de la famille Utu. Mais cela sera vain puisque Jowhor Ile, originaire de Port Harcourt et enseignant la creative writing à la boston University, préfère se concentrer sur le portrait de la famille Utu : les relations tendues entre Bibie et Ajie, l’admiration d’Ajie pour Paul, la bienveillance de Ma face à l’exigence de Bendic. Avenue Yakubu, bien des années plus tard, est bien plus un roman familial qu’un roman politique ou policier.

« Quand le malheur nous frappe ; les gens considèrent secrètement que l’on en est responsable. Ajie s’en aperçut. C’est plus fort qu’eux. Cela leur permet de croire qu’il ne leur arrivera jamais une chose pareille. Jamais ils n’ont commis, eux, ce qui nous vaut toutes ces souffrances. Ils nous voient dans la rue et détournent les yeux, et s’ils ne peuvent éviter de nous croiser, ils parlent de tout autre chose. Comme si nous étions souillées, comme si nous risquions de porter malheur. »

Avenue Yakubu, des années plus tard, Jowhor Ile, Christian Bourgois Editeur, 304 pages, 20€

Date de parution : 7 septembre 2017

Visuel : Christian Bourgois Editeur