Un homme en colère: Ta-Nehisi Coates au cœur des ténèbres de l’Amérique « post-raciale »

1 mars 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

Dans une lettre adressée à son fils, l’intellectuel et journaliste américain Ta-Nehisi Coates dévoile combien, aux Etats-Unis, « la destruction du corps noir est une tradition – un héritage ». Un appel criant, mais à la portée limitée : ces quelques mots ne pouvant seuls parvenir à éveiller tous les Rêveurs.
Note de la rédaction :

Encensé par la critique, récompensé par le National Book Award, livre de chevet de Barack Obama et adoubé, ni plus ni moins, par la romancière Toni Morrison, Une colère noire débarque enfin de ce côté-ci de l’Atlantique, joliment préfacé par Alain Mabanckou. Si à la lecture de cette lettre, la colère, évoquée par la traduction française du titre, à chaque page jaillit, la peur et l’impuissance surgissent entre les lignes. On s’interroge alors sur la pertinence de ce choix de traduction : pourquoi n’avoir pas conservé le titre original, Between the World and Me, plus fidèle au message et à l’esprit de la lettre de Ta-Nehisi Coates ? Car dans celle-ci, c’est bel et bien de gouffres dont il s’agit : celui qui sépare « la version lumineuse du pays tel qu’il s’est toujours présenté » des injustices persistantes d’abord, celui creusé à jamais par la guerre menée contre le corps noir entre les Blancs et les Afro-Américains, celui enfin qui éloigne l’auteur du monde. Ce Rêve, le fameux American Dream, ne s’est pas « forgé en une nuit ». Il a fallu bien du courage « pour détourner les yeux » devant toutes ces horreurs, et il en faudra tout autant, voire bien davantage, pour reconnaître leur existence. C’est pourtant le « travail », la tâche, que Coates transmet et confie au jeune Samory Touré, ne serait-ce que « pour préserver le caractère sacré de son esprit ».

De son esprit, car de son corps rien n’est moins sûr : l’histoire entière des Etats-Unis est celle de la destruction massive et de la dépossession du corps noir, à l’image de ceux laissés pour morts dans les rues de Baltimore hier, de Ferguson aujourd’hui. La question de savoir comment, dès lors, « vivre avec un corps noir dans un pays perdu dans le Rêve » a hanté Coates toute sa vie. Et si cette lettre offre l’occasion à l’ancien étudiant d’Howard – la Mecque des élites noires – de réparer, par l’écriture, certaines blessures et au père de mettre en scène une passation intergénérationnelle de lutte, elle marque aussi – et surtout – l’éclosion d’une nouvelle génération d’intellectuels noirs désireux de s’émanciper d’une vieille garde jugée incapable de prendre toute la mesure de l’urgence physique de la situation. Aussi, et sans dénier l’héritage laissé par Martin Luther King ou Malcolm X, ni rompre totalement avec le fil de la tradition intellectuelle, choisissent-ils de délaisser les disputes théoriques pour se focaliser sur les corps, un renversement du débat essentiel pour ne plus oblitérer l’expérience du racisme.

L’abattage médiatique fait autour d’Une colère noire était peut-être disproportionné – et à bien des égards quelque peu agaçant, l’enthousiasme quant à la naissance d’une nouvelle plume peut-être un peu exagéré. Mais peut-être étaient-ils nécessaires pour nous rappeler que « Black Lives Matter ». Et c’est à cette réalité, et aux horreurs qu’elle renferme, que nous devrons nous confronter, Américains et Européens compris comme le laisse entendre le prénom donné par Coates à son fils – Samory Touré ayant lutté contre le colonisateur français pour obtenir le droit de jouir de son propre corps noir.

Ta-Nehisi Coates, Une colère noire. Lettre à mon fils, trad; Thomas Chaumont, Autrement, 2016, 205 p., 17 euros.

visuel : couverture du livre


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