Retour à Altneuland : Denis Charbit dessine un voyage iconoclaste dans les utopies sionistes

14 avril 2018 Par
Emmanuel Niddam
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A travers un essai époustouflant d’érudition, Denis Charbit nous transporte dans les utopies successives qui traversent les sionismes. Bien mieux qu’un retour à l’origine, Retour à Altneuland est un aller-retour vers les controverses qui animent celles et ceux qui ont, entre nationalisme et universalisme, entre socialisme et libéralisme, entre religion et laïcité, imaginé les nombreux et différents sionismes.

Retour à Altneuland Denis Charbit

Ils ne sont pas toujours tendres ceux qui trouvent dans le mot « sionisme » l’opportunité de concentrer tous leurs ressentiments, toutes leurs haines parfois. Ils se trompent lourdement pourtant. Non pas qu’il n’existerait pas de versions du sionisme auquel on puisse légitimement s’opposer. Mais plutôt qu’il n’a jamais existé un sionisme unique. Il est multiple dés sa naissance qui s’origine à la fin du XIXème siècle dans le cadre général de l’idée nouvelle selon laquelle les peuples ont à se ressaisir de leurs destins. Le sionisme est également contemporain du constat que l’antisémitisme persiste malgré les libertés publiques et les progrès démocratiques. Constat par ailleurs tragiquement répété depuis lors à de multiples reprises.

Parmi les objets nés de cette explosion idéologique, Théodor Herzl (1860-1904) publie en 1902 un ouvrage étonnant, un roman utopique, où il présente la « Nouvelle Société » qu’il appelle de ses vœux comme foyer national des Juifs : Altneuland. Si Herzl n’est pas le premier à recourir à l’utopie pour faire progresser sa vision du sionisme, il est celui qui générera le plus de controverses et de débats, dont la postérité s’étire jusque dans l’actualité de l’Israël d’aujourd’hui. A la fois détonateur du débat et anticipation espérante, Altneuland est passé du statut de bizarrerie littéraire à celui de fondation : Tel-Aviv, le cœur battant de l’Etat Juif, fut baptisé de la traduction proposée par Nahum Sokolov de cet étrange titre.

De ce « Nouveau Pays Ancien », trait d’union entre les temps et entre les générations, Denis Charbit nous conte les si différentes visions. Le lecteur est emporté dans une valse des idées et des figures. Herzl bien entendu ; Léon Pinsker ; Ahad Haam; Martin Buber; Vladimir Jabotinsky; le Rabbin Kook; Gershom Scholem : nous sommes au premier rang d’un débat vivace qui nous fait pâlir d’envie. Celui qui enseigne la civilisation française et les sciences politiques à l’université ouverte d’Israël, nous communique sa passion pour la généalogie des idées, leur chemin de traverse du socialisme au kibboutz, leurs retournements jusqu’à un sionisme violemment opposé aux Juifs de diaspora, et leurs richesses théoriques pour penser les relations de classe, et la place de l’autre.

Un exemple tout de même. Une des trouvailles lumineuses de notre guide dans ce dédale idéologique, est une conclusion posée par Martin Buber qui semble à peine compréhensible aux oreilles contemporaines :

« Le socialisme sans religion est un corps dépouillé d’esprit et, par conséquent, n’est pas un véritable corps. La religion sans socialisme est un esprit dépouillé de corps et, par conséquent, n’est pas un véritable esprit »

(Denis Charbit cite ici Martin Buber, « Trois thèses sur le socialisme religieux », (1928), in Communauté, Paris, L’éclat, 2018)

Parmi les constats fruits de ce travail remarquable, celui qu’aucune des versions du sionisme n’élude la question autochtone, la place des habitants de cette terre avant eux. Les réponses proposées en revanche diffèrent, parfois énormément.

L’utopie comme genre littéraire subit semble-t-il la sévérité de jugement des lecteurs de notre époque.

« L’optimise que dégage le roman utopique fait sourire quand il ne suscite pas dédain et dérision. Sionisme et utopie ont-ils subi le même destin ? »

(Denis Charbit, Retour à Altneuland, L’éclat, 2018, p. 230)

Au-delà du sionisme lui-même, cet ouvrage ravive une interrogation éthique en chacun de nous. Reste-t-il suffisamment de désir pour espérer changer le monde ?
Replonger dans une époque où les hommes ne craignaient pas d’espérer nous semble une thérapie nécessaire pour réenclencher notre désir du demain.

Denis Charbit, Retour à Altneuland – La Traversée des utopies sionistes, L’éclat poche, Paris, 2018

Chez l’éditeur : http://www.lyber-eclat.net/livres/retour-a-altneuland/