« Pour une Afrique libre », de Ngugi wa Thiong’o : un état des lieux engagé

7 septembre 2017 Par
Géraldine Bretault
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Grande figure intellectuelle originaire du Kenya, Ngugi wa Thiong’o donne des conférences dans le monde entier, s’exprimant au nom de l’Afrique tout entière et ses habitants. « Pour une Afrique » réunit quelques-uns de ses essais récents, dressant un état de lieux des enjeux contemporains pour le continent noir.


41cnu3mfugl-_sx195_ Si le titre français résume parfaitement les ambitions de l’auteur, sa version anglaise résonne encore plus fortement : Secure the Base. C’est bien de cela qu’il s’agit ici, revenir sur les fondamentaux philosophiques et éthiques sans lesquels toute réflexion sur le continent africain achopperait nécessairement.

Partant du constat ironique que les trois principales puissances nucléaires (France, Grande-Bretagne et États-Unis) ont un passé colonial et esclavagiste, Ngugi wa Thiong’o entend articuler ce passé à l’essor du capitalisme, et engager un retournement de paradigme auprès des populations locales.

Ainsi ce texte s’adresse-t-il aussi bien au lectorat occidental qu’aux autochtones, un des essais portant d’ailleurs sur la nécessité pour les intellectuels africains de réinvestir leurs langues vernaculaires.

Les autres essais portent sur l’usage galvaudé du mot « tribu » à propos des cultures africaines, de l’identité de l’Afrique au sein de la mondialisation, de la distinction entre ingérence et responsabilité des peuples les uns envers les autres, de la dette des pays capitalistes envers les victimes de l’esclavage, et enfin sur la paix à l’ère post-moderne.

Loin d’afficher la même virulence que Franz Fanon, dans Les Damnés de la Terre en 1961, auquel il fait cependant référence, Ngugi wa Thiong’o entend s’appuyer sur les faits pour engager une réflexion à l’échelle panafricaine et imaginer un marché commun africain, sur ce continent que l’on n’a cessé de diviser pour mieux l’exploiter et y régner.

L’auteur n’oublie pas le devoir de mémoire et, plutôt que d’exiger apologies et cérémonies de la part des occidentaux, il espère plutôt appeler les peuples africains àfaire la paix avec leurs morts comme ils ont coutume de le faire, à travers des rites de deuil aux vertus cicatrisantes.

Une lecture claire, limpide, engagée, pour faire le point sur l’Afrique à l’heure de la mondialisation.

« Les dictateurs les plus monstrueux d’Afrique étaient des produits des académies militaires du monde occidental, éduqués à une pratique coloniale fondée sur la déshumanisation du colonisé« . p. 97

« Le néo-impérialisme a troué une manière de convaincre certains que le problème n’est pas l’impérialisme , mais le fait que certains Africains épousent la foi chrétienne et d’autres l’islam. Au nom de la foi, ils deviennent une armée auxiliaire volontaire de l’impérialisme occidental. » p. 109

Pour une Afrique libre, Ngugi wa Thiong’o, Ed. Philippe Rey, 140 p., 16€, parution le 14 septembre 2017.