La sociologue Nathalie Heinich fait le point sur les « Valeurs »

21 mars 2017 Par
Yaël Hirsch
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Chercheuse au CNRS, Nathalie Heinich est connue pour ses travaux sur la sociologie de l’art. Avec Des valeurs, elle à la Bibliothèque des sciences humaines chez Gallimard une somme qui fait le point sur la sociologie des valeurs, de Weber à nos jours.

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L’objectif de Nathalie Heinich est donc de sortir de l’obsession du « juste prix des choses », p. 3 pour proposer une réflexion sociologique sur la valeur que les individus accordent aux choses. Et cette valeur n’est pas seulement pécuniaire, elle se révèle et se mesure aussi à l’attachement, aux sentiments et aux aménagements que les individus font par rapport aux échelles de valeurs socialement établies.

Dans une première partie, la sociologue lie donc la notion de valeur à celle d’opinion. Pour que les individus puissent donner une évaluation des choses, il faut qu’ils puissent avoir leur propre opinion, et les réflexions sur Pierre Bourdieu sur ce sujet sont bien exploitées par l’auteure, qui se montre didactique sur la question pendant près d’un tiers du livre. Ce n’est que dans la deuxième partie du livre qu’on entre dans le vif du sujet avec une interrogation opératoire sur le concept de valeur : valeur-objet, valeur-grandeur et valeur principe. Cette troisième notion intéresse particulièrement Nathalie Heinich qui creuse en troisième partie cette question à la lumière de son terrain : la sociologie de l’art. Entre sociologie critique et mythologies à la Roland Barthes, elle prouve dans cette partie sa thèse : la valeur n’est pas qu’une question de prix et donc de calcul u de raison mais les émotions sont le terrain que le sociologue doit ausculter de manière privilégiée, pour comprendre les motivations des acteurs : par exemple pour donner une même valeur à deux éléments qui logiquement s’opposent, un individu pourra théoriser en relativisant ou aller jusqu’au clivage. Néanmoins, ce dernier agit dans un cadre commun où la société dicte également la valeur des choses. En conclusion, les valeurs sont le lieu d’une « relativité sans relativisme ». Elle ne sont pas le fruit du seul jugement d’un individu, ni non plus dictée de manière générale par la société, mais elles se négocient à chaque instant. C’est un peu déjà ce que disait Max Weber quand il parlait de « guerre des dieux ». En brassant la sociologie sur le sujet depuis lors jusqu’à Raymond Polin, Raymond Boudon en passant par Pierre Bourdieu et sans hésiter à aller voir ce qui s’écrit Outre-Atlantique, Nathalie Heinich livre une somme didactique sur le sujet que condense bien le petit essai final mis en annexe et qui pourrait servir à faire un cours de sociologie sur la valeur. De plus sa connaissance du monde et du marché de l’art rendent son point de vue et ses intuitions passionnantes sur la manière dont la valeurs est accordée et mesurée. Néanmoins, comme l’auteure le remarque justement au début de l’essai, à l’heure où le numérique met en cause la valeur des choses – notamment de la pensée, de l’information, de la musique, des services dématérialisés ou dématérialisables, on sort du livre un peu déçu car s’il éclaire bien la notion de valeur à l’ère industrielle de l’individualisme, il n’est pas sûr qu’il nous aide à mieux comprendre qui décide de la valeur et sur quels critères à l’ère postindustrielle où l’hyper-individualisme coexiste avec les créative commons.

Nathalie Heinich, Des valeurs, Une approche sociologique, Gallimard, 416 p., sortie le 2 mars 2017.

visuel : couverture du livre