[Interview] Olivier Guez : « Il y a des résonances mythologiques et presqu’un peu magiques dans le foot »

11 juin 2014 Par
Yaël Hirsch
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Journaliste, écrivain et commentateur sportif à ses heures, Olivier Guez est parti en immersion au Brésil en amont de la coupe du monde de Football qui va s’y dérouler du 12 juin au 13 juillet. Il en est revenu avec un essai littéraire, Éloge de l’esquive (Grasset), où il interroge les structures de la société brésilienne à travers le football. Qui mieux que lui pouvait nous éclairer sur le rôle prépondérant que joue le football dans la société brésilienne? Une interview où l’on apprend qu’entre un bon match et une performance de danse, il y a une correspondance intéressante entre les émotions et l’esthétique du jeu.

eloge de l'esquiveQuand avez-vous commencé à considérer le foot comme une fenêtre sur la culture et l’histoire du Brésil ?
Je suis un vrai passionné de foot. Quand j’étais enfant, j’ai vraiment appris la géographie avec les coupes d’Europe. Dès le départ, le foot pour moi a été une porte d’entrée à mille choses : l’histoire, la géographie, les voyages. Il y a des résonances mythologiques et presqu’un peu magiques dans le foot. Par ailleurs je suis passionné par l’Amérique du Sud et particulièrement le Brésil et je crois que c’est en voyant le film de Joaquim Pedro de Andrade Garrincha, la voie du peuple (2007) que je me suis dit qu’il y avait quelque chose de très particulier à propos du foot brésilien et que cela tournait autour du dribble, de la feinte : l’essence du dribble. Et puis en lisant sur le foot et le Brésil, je me suis rendu compte qu’il y avait vraiment toute une culture derrière.

Pourrait-on dire qu’il y a un lien aussi fort entre chaque pays et le foot?
On peut le faire avec des pays qui ont une vraie culture footballistique et un style de jeu très marqué : il y a l’Angleterre évidemment qui a inventé le jeu, il y a l’Italie qui a un style de jeu très stratégique que l’on peut faire remonter au Calcio, le lointain ancêtre du foot, et qui né au même moment que Machiavel. Il y a les allemands évidemment et puis il y a des sélections qui ont un peu disparu, il y a le foot d’Europe Centrale : cela a marché pour la Hongrie par exemple mais ils ont un peu disparu. Et puis il y a la Suisse où il y a le verrou suisse, l’Uruguay et l’Argentine. Ca ne marche pas forcément pour la France où il n’y a pas de tradition assez longue, ni de stratégie marquée.

Est-ce plus intéressant quand la coupe du monde se passe dans un pays qui a un lien fort au foot?
Je trouve ça beaucoup plus intéressant quand la coupe du monde a lieu dans un pays qui a une tradition du foot. d’ailleurs ce sont les meilleures. Et c’est à partir du moment où l’on a commencé à délocaliser les coupes du monde dans des endroits plus ou moins exotiques comme les Etats-Unis, le Japon ou la Corée du Sud, et même l’Afrique du Sud que la niveau de jeu a pu être très ennuyeux. La meilleure coupe du monde de ces 25 dernières années, c’est clairement celle qui eu lieu en Allemagne, avec un public qui ne regarde pas que son équipe nationale jouer et qui sait analyser les matchs. Et puis avec le Brésil, c’est aussi un peu une deuxième chance. Quand la coupe du monde y a eu lieu, en 1950, ils ont perdu face à l’Uruguay à la grande surprise de tous. Cela a été considéré comme la plus grande catastrophe de l’histoire brésilienne du 20ème siècle et encore aujourd’hui, la défaite de 1950 est un trauma. Du coup au lieu de dire « Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué », les brésiliens disent « Il ne faut pas se dire vainqueur de l’Uruguay avant de l’avoir affronté ».

En quoi le dribble est-il une figure centrale du Football brésilien?
Pour les gens qui aiment un peu le foot, le dribble c’est du un contre un, c’est de l’individuel. c’est une philosophie d’une certaine manière qui peut d’ailleurs se décliner avec des mouvements collectifs basés sur l’esquive. Ce n’est pas dans la culture allemande ou anglaise de jouer comme ça. Par contre au Brésil puisque la plupart des grands dribbleurs sont des noirs ou des mulâtres, cela représente bien le chemin qu’ils ont dû parcourir pour en arriver là. L’idée de la roublardise est une clé d’entrée pour la société brésilienne. C’est comme ça que cela fonctionne.

En quoi est-ce lié à la notion de « race » et à la place particulière de cette notion dans l’histoire du Brésil?
Les problèmes de races sont très importants au Brésil qui est le dernier état esclavagiste, cela fait à peine 126 ans que cela a été aboli, c’est très peu, c’est toujours dans l’air. cela a imprégné les structures économiques et sociales jusqu’à aujourd’hui. Par ailleurs le Brésil est un peuple qui est vraiment métissé au contraire d’autres pays sud-américains C’est la spécificité de la colonisation portugaise qui est très libérale, libertaire et libertine. Et qui, au contraire de l’Espagne, a encouragé la reproduction avec les indigènes, parce qu’ils étaient peu nombreux face au territoire. La question de la race dans le foot brésilien est très importante, c’est ce qui fait la spécificité du foot brésilien. Jusque dans les années 1990, c’était vraiment unique une équipe nationale de foot où le métissage et la couleur existent. Le Brésil a été confronté très tôt à la question raciale dans le football de par la nature même de sa population. Ce qu’explique l’anthropologue Roberto da Matta : le football mulâtre aurait permis de surmonter les blessures de l’esclavage et aurait permis l’unification de la nation brésilienne. Au départ, à la fin du 19ème siècle, tu as un sport importé par les britanniques. C’est un sport que pratiquent les élites blanches et qui est interdit aux noirs. Et puis dans les années 1920, le Vasco de Gama de Rio décide d’aller chercher les meilleurs joueurs de la région de Rio quelle que soit leur couleur. ce sont eux qui inventent ces techniques de feinte et d’évitement pour ne pas se faire taper dessus par les blancs d’autant plus que les arbitres sanctionnent rarement les fautes des blancs. dans les années 1930, certaines élites brésiliennes s’emparent de l’idée que le pays est une nation de fusion. Gilberto Freyre écrit l’essai Maîtres et esclaves où il pose la théorie de la fusion sexuelle comme creuset du Brésil. Une nouvelle idéologie se met en place, pour créer une nation soudée. Cet état nouveau brésilien centralisateur va utiliser le foot comme outil d’intégration. Le foot va jouer un rôle qui va cimenter les brésiliens entre eux.

Mais le foot n’est pas le seul creuset de cette nation. Vous faites souvent le parallèle avec la danse et la musique : samba, capoeira, samba…

la samba comme la capoeira appartient à l’héritage africain du Brésil. Pour la Capoeira, . il y a de l’ambiguïté, c’est une lutte qui était pénalement interdite au temps de l’esclavage ce qui fait que quand on venait contrôler on disait qu’il s’agissait d’une danse. C’est tout en jeu de jambes, jeu de taille et c’est une vraie culture de la feinte. La samba, c’est le même héritage africain, ce sont des chants en portugais avec des airs africains et l’une des choses les plus intéressantes, c’est que c’est totalement désordonné, au contraire du tango et de la samba, c’est très individuel et c’est amuse-toi ». L’essentiel est de s’éclater et l’on retrouve cela dans le foot. ce n’est pas du tout coordonné, la prime est donnée à l’organisation. Quant à la Bossa, elle arrive avec les premiers grands succès brésiliens au foot. Je premier disque de João Gilberto c’est le 10 juillet 1958 et les brésiliens ont remporté la coupe du monde dix jours plus tôt. La Bossa et le foot brésilien sont joués de manière parallèle : les deux paraissent terriblement simples, alors que ce sont des mouvements très compliqués. Les deux sont des génies de l’improvisation, ce sont des synthèses de différentes cultures et la bossa comme le foot à l’époque vont – avec le cinéma Novo et l’architecture de Niemeyer- incarner la modernité brésilienne; Sur la scène internationale, le Brésil va véritablement exploser. Il y a enfin une reconnaissance international. Et quand João Gilberto, Antônio Carlos Jobim, et quelques autres se produisent au Carnegie hall de NYC en 1962, c »est un peu comme quand Pelé en vient à incarner le football. On reconnait le génie brésilien, dans des disciplines complètement différentes, mais dans lesquelles il y a des vrais parallèles.

Croyez-vous qu’on puisse parler de matchs comme l’on ferait la chroniques d’un spectacle de danse?
Je crois qu’il faut vraiment intégrer le foot à la culture. C’est un immense théâtre le foot. ce sont des acteurs extraordinaires. de formidables performances et surtout ce qui est bien avec un match de foot c’est que la pièce n’est jamais la même et que tu ne connais pas la fin du spectacle…

visuel : couverture du livre