Hannah Arendt ou la poésie pour patrie

26 octobre 2015 Par
La Rédaction
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Pourquoi faire figurer Hannah Arendt dans ce dossier Refuge ? Pourquoi faire intervenir une personnalité traditionnellement affiliée à la philosophie alors que l’enjeu est de saisir comment certains immigrés ont pu trouver dans l’art un refuge à leur condition de déracinement ?

arendt-écrits-juifsNi musicienne ni plasticienne, Hannah Arendt n’était pas non plus philosophe. Elle refusait de se voir accoler une telle étiquette, préférant se présenter en tant que professeur de théorie politique. La distinction entre ces deux était pour elle cruciale, car elle reprochait à la philosophie son détachement à l’égard des enjeux et des phénomènes humains. Ainsi, délaissant la position de Sirius propre à la posture philosophique, Arendt consacra son œuvre à « comprendre ce que nous faisons », à penser l’événement et à partir des évènements, parmi lesquels l’émigration.

Cette dernière question, cependant, n’a pas représenté uniquement une expérience de pensée. Arendt a en effet personnellement enduré et partagé le sort de ces nombreuses personnes qui, sous le régime nazi, furent contraintes à l’exil. Fondatrices pour son engagement politique et intellectuel, l’expérience du totalitarisme et l’expérience de la judéité ont initié et nourri ses réflexions : pour en rendre compte, il suffit de renvoyer à son œuvre séminale, Les Origines du totalitarisme, ou d’évoquer la désormais célèbre, mais non moins polémique, « banalité du mal ». Mais, à la lecture des textes d’Arendt, on découvre aussi un goût prononcé pour la culture, l’art et surtout, aurions-nous envie de suggérer, pour la littérature. Dans celle-ci, Arendt a puisé les métaphores, les intuitions, voire certaines fulgurances, nécessaires au déploiement de sa pensée. S’inscrivant dans les pas d’Isak Dinesen, pour qui « tous les chagrins sont supportables si on en fait un conte ou si on en raconte une histoire », Arendt a saisi toute l’importance de l’art de raconter des histoires pour donner du sens et se réconcilier avec les choses telles qu’elles sont.

Et c’est précisément à ce pouvoir des mots, à la question du langage qu’Arendt a noué sa réflexion sur l’émigration. Dans une interview accordée au journaliste allemand Günter Gaus en 1964, Arendt confia que s’il lui fallait désigner une « patrie », élire un domicile, ce ne serait ni l’Allemagne ni les Etats-Unis, dont elle était devenue une citoyenne à part entière. « Le pays » qu’elle « aim[ait] le mieux c’[était] l’allemand », selon la belle formule du poète Randall Jarrell. La nature du sol terrestre importait donc peu à Arendt. Il n’y avait qu’un seul ancrage qu’elle refusait d’abandonner, de quitter : sa langue maternelle, une langue fécondée par les poètes. C’est pourquoi Arendt, pour résister au déracinement, se constitua une véritable bibliothèque portative de poèmes appris par cœur. Elle critiqua aussi vivement ses « compatriotes » qui, dès le premier pas posé sur les terres américaines, avaient choisi de devenir de parfaits petits américains, de troquer l’allemand contre l’anglais et ainsi d’oublier ce qui les reliaient encore au passé. Oublier sa langue signifiait en un sens perdre la temporalité de son existence.

Si en fuyant l’Allemagne Arendt a contracté une dette à l’égard des poètes, s’engageant à ne jamais oublier les mots qu’ils nous procurent, « ces mots dont nous vivons », c’est en raison de sa confiance même en leur capacité d’opposer au nihilisme et à la perte en monde modernes le pouvoir de dévoilement du langage. Seuls les poètes sont en mesure d’éclairer les périodes les plus noires de l’histoire, de rendre toute leur lumière aux « sombres temps », décrits ainsi par Bertolt Brecht :

Vraiment, je vis en de sombres temps !

Un langage sans malice est signe

De sottise, un front lisse

D’insensibilité. Celui qui rit

N’a pas encore reçu la terrible nouvelle.

Que sont donc ces temps, où

Parler des arbres est presque un crime

Puisque c’est faire silence sur tant de forfaits !

Celui qui là-bas traverse tranquillement la rue

N’est-il donc plus accessible à ses amis

Qui sont dans la détresse ?

(…)

J’aimerais aussi être un sage.

Dans les livres anciens il est dit ce qu’est la sagesse :

Se tenir à l’écart des querelles du monde

Et sans crainte passer son peu de temps sur terre.

Aller son chemin sans violence

Rendre le bien pour le mal

Ne pas satisfaire ses désirs mais les oublier

Est aussi tenu pour sage.

Tout cela m’est impossible :

Vraiment, je vis en de sombres temps !

Seuls les poètes continuent d’avoir des yeux et des oreilles pour le monde, de prêter attention et de répondre à l’appel des choses périssables. Ils en attestent non pas la perte, mais la réalité. Ainsi, selon Arendt, la gratitude des poètes et l’orientation vers le monde préservent les vérités factuelles de toute distorsion, de toute perversion du langage, dont l’idéologie nazie était, par exemple, si coutumière.

Ni juive, ni allemande, Arendt se désignait comme « la jeune fille de l’étranger », un vers emprunté à Friedrich Schiller qui donna à Heidegger le titre de l’un de ses poèmes dédiés à Arendt. Comme si, finalement, la poésie permettait de se créer une place dans le monde, de trouver en somme un REFUGE.

Marianne Fougère

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