Enfin des psys qui pensent à la guérison…

10 septembre 2016 Par Sabina Rotbart | 0 commentaires

Longtemps la guérison n’a pas eu bonne presse chez les psychanalystes qui lui reprochaient sa connotation trop médicale ou de promettre des happy end. Une réticence qui, parfois, a  pu décourager les candidats au divan, croyant leur souffrance prise de haut. L’Association psychanalyse et médecine (APM), qui intervient à l’hôpital général, milieu où ce terme est omniprésent, s’est saisie de ce sujet tabou et en explore la portée dans la cure analytique. On appréciera cet ouvrage, qui reste accessible à tous, comme une mine d’idées et une source de questions fécondes.

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Quand j’entends le mot « guérison », je sors mon ironie, semblaient dire les psys, il y a quelques décennies. Ce sujet sensible ne les tentait guère et en quarante ans l’ouvrage emblématique de Nathalie Zaltzman, paru en 1998, fut pratiquement le seul à oser affirmer que la guérison n’était pas un détail dans la cure psychanalytique mais un horizon à garder. Le recueil de conférences publié par l’APM renoue aujourd’hui fort heureusement avec cette préoccupation pas du tout dérisoire, autour de trois questions centrales, de quelle guérison s’agit-il dans la cure analytique? Quel en est le moteur  et quelles en sont les modalités d’action, en général, et aussi quand le corps est lui-même atteint.

Pourquoi  ce tabou durable alors que ni Freud ni Lacan  ne rejetaient le souci de guérison ? La guérison c’est «  un bénéfice annexe » disait Freud,  qui survient «  de surcroît » précisait Lacan, deux petites phrases curieusement interprétées plus tard comme un encouragement à s’en désintéresser totalement. Or, ce n’était pas du tout l’esprit dans lequel elles étaient énoncées. Cela signalait seulement que, porter trop d’intérêt au symptôme, l’aborder de front, risque de le fixer. Que le thérapeute soit animé par l’impatience, par la « furor sanendi » et le symptôme, comme le furet, disparaît pour reparaître ailleurs. C’est l’écueil que rencontrent d’ailleurs les vendeurs de thérapies brèves qui prétendent normaliser et « formater la faille ».

Loin de se désintéresser de l’évolution du sujet, Freud définissait au contraire la finalité de la psychanalyse comme la capacité à «  agir et jouir de l’existence ». Quant à Lacan, il affirmait, lors d’une intervention à Lyon, en 1967, que la cure était « une chance de repartir ». Plus tard, lors de son séminaire sur l’Angoisse,  comme le rappelle Patrick de Neuter, il clarifiait cette petite phrase, qui avait fait jaser et était invoquée sur un mode incantatoire, en soulignant qu’il s’agissait seulement d’un principe méthodologique et non d’un quelconque dédain pour celui qui souffre. On aura compris le parti-pris des thérapeutes réunis dans ce recueil qui souhaitent que « la psychanalyse ne joue plus la belle indifférence à la souffrance ».

Mais de quelle guérison s’agit-il dans la psychanalyse ? Ni simple catharsis, ni levée des inhibitions vers un avenir désormais radieux où le sujet jouirait d’une toute puissance retrouvée, ni renoncement pulsionnel ascétique, il s’agit bien plutôt, soulignent les auteurs, d’utiliser cette force vive du sujet enfouie dans le symptôme. « La psychanalyse s’origine de la faille… force vive du sujet,  pour qu’en surgisse une nouvelle écriture » explique Danièle Epstein. Pas question donc de normaliser ni de permettre, que toutes inhibitions levées, le sujet s’autorise désormais à laisser libre cours à la haine, quittant la névrose pour verser dans la perversion, mais au contraire de considérer le symptôme comme une source de richesse. Rien à voir donc avec l’approche médicale où le symptôme est pure négativité, à éradiquer énergiquement. Il s’agit au contraire de « laisser place aux autres possibles, de desserrer l’étau d’une malédiction », de « multiplier les chemins secondaires d’une vie ». Bref, la guérison c’est un éveil qui n’a rien à voir avec le bonheur, une recherche qui ne va pas sans difficultés, surtout quand elle butte sur du réel non pris dans les filets du sens. La mort d’un proche, par exemple, comme le raconte Guy Dana, en se mettant en jeu de façon très personnelle. La guérison, pour ces auteurs, ne se limite pas du tout aux seuls effets thérapeutiques, mais elle est recherche de la vérité du sujet, avec comme limite la question déjà posée par Nietzsche de  la dose de vérité qu’un sujet pourra supporter.

La recherche de la vérité du sujet est au centre de cette vision de la guérison.  Une vérité qui ne se laisse pas saisir en la traquant consciemment, mais affleure, trouant le langage par l’éclat d’un signifiant ambigu, ou explosant dans l’agir. Pour ceux qui s’interrogent sur le fonctionnement de la cure psychanalytique sans jamais l’avoir approchée, le long texte de Danièle Lévy, qui s’intitule «  La vérité qui guérit ?», sera particulièrement éclairant. Elle y retrace sur un mode formidablement pédagogique comment la question de la vérité se pose en psychanalyse et l’illustre en commentant pas à pas le déroulement d’une des premières cures de Freud. Si Dieu,  puis la science à partir de Spinoza, ont été successivement les garants de la vérité, la psychanalyse, elle, a décentré le lieu de la vérité sur le langage. Central, puisqu’il fait le lien entre l’esprit et les choses, entre notre pensée et le monde et qui s’avère n’être pourtant transparent ni aux choses ni aux pensées. Nous peinons autant à énoncer ce qui nous traverse que le monde réel, il y a toujours une perte, c’est d’ailleurs le propre du langage. Danièle Lévy illustre ces «  effets de vérité » qui ponctuent une psychanalyse, mots ou phrases équivoques où se nichent les clés du symptôme, par la cure d’Elizabeth von R., cette patiente de Freud qui le somma de se taire un peu pour la laisser associer librement. Un éclairage d’autant plus passionnant que l’inventeur de la psychanalyse n’est pas forcément facile à lire malgré la beauté de son style. Et qu’elle y met en lumière les trois registres lacaniens du symbolique, de l’imaginaire et du réel.

Comment advient la guérison dans la cure ? Geneviève Vialet-Bine explicite, elle, comment il s’agit «  de faire tomber les prisons imaginaires, grandes dévoreuses d’énergie, les carcans qui s’incarnent dans le symptôme, compromis entre des motions incompatibles ». Elle montre qu’en descellant le symptôme de son soubassement fantasmatique et de son quantum de jouissance, celui-ci perd de sa virulence pour devenir finalement obsolète. Cela opère en saisissant dans la cure les étincelles de savoir insu, les éclats de jouissance que Freud nommait einfalls. Des moments essentiels, qui «  traversent la séance en contrebande ». Ainsi peut surgir l’impensé. Découvrir soudain qu’être abandonné bébé à côté d’une poubelle n’est pas équivalent à être abandonné dans une poubelle, peut redonner vie à un sujet qui s’abandonne à une anorexie létale. Car un instant d’amour d’une mère y est perceptible, malgré la cruauté du geste. La mère voulait pourtant que sa fille soit trouvée par quelqu’un.

L’efficace de la cure de langage face à la maladie organique, à l’atteinte du corps, est abordée par ces thérapeutes qui y sont constamment confrontés dans leur pratique hospitalière. La question posée est de savoir comment la psychanalyse peut border la jouissance parfois impressionnante qui se niche dans certaines atteintes somatiques. Houchang Guyliardi formule une hypothèse audacieuse construite au fil du temps dans le service de chirurgie de la Pitié-Salpétrière où l’APM intervient. Devant la prolifération de maladies auto-immunes souvent étonnement furtives, circulant parfois d’un organe à un autre, quand ce n’est pas d’un conjoint à l’autre, il fait l’hypothèse qu’ « à défaut de trouver un interlocuteur extérieur au corps, un objet étranger » , le sujet jette son dévolu sur un morceau de corps, bouc émissaire intracorporel, porteur du mal, lieu à détruire absolument et qui représente l’objet ». On reconnaît là, la dynamique de la mélancolie où l’auto-accusation vise en fait un objet intériorisé, littéralement avalé par le sujet sur un mode cannibalique. Un lieu du corps devient alors comme un morceau de corps étranger à expulser « loin d’être choisi au hasard mais au contraire pour ses liens avec le symbolique ».  Gorana Bulat-Manenti  évoque, elle, le lien entre vie psychique et vie corporelle dans les services de cardiologie. Elle raconte comment un homme mur repoussait une transplantation cardiaque indispensable car sa mère presque centenaire refusait toute séparation. Il devait compléter cette mère, être un fournisseur de phallus. Dette imaginaire qui faillit lui coûter la peau, jusqu’à ce qu’il arrive finalement, pour la première fois de sa vie, à s’opposer au diktat maternel. Catherine Kolko évoque, elle, ces trous laissés dans la chaîne signifiante qui viennent des moments les plus archaïques, car ils sont produits chez le tout-petit par des moments de non-rencontre avec l’autre maternel, visibles chez ces nourrissons qui détournent volontairement le regard de leur mère lors de la tétée. Un non accordage de l’enfant à l’autre, qui produit des trous et laissera plus tard des énoncés désaffectés d’où le sujet s’absente chez l’adulte. Des trous de représentation, ce qu’elle nomme l’inanimé dans la langue, à retisser par les constructions, les interprétations de l’analyste, pour que jaillisse dans les associations du patient «  l’effet de vérité » qui guérit.

Supporter la perte, l’incertain.

Ce recueil foisonne de pistes qui feront écho pour le lecteur, trop nombreuses pour qu’on puisse les évoquer toutes, même succinctement. Citons pourtant, la proximité par exemple entre le style de la cure chamanique et celui de la cure analytique (le chaman guérit dans une langue incompréhensible où seul agit un signifiant poétique, un peu comme l’interprétation joue sur l’équivoque). Différence entre savoir et vérité. Mais aussi nouvelle position du sujet face à sa parole, moment typique de la fin de l’analyse, où le sujet la considère désormais comme forcément mensongère, un point que souligne Moustafa Safouan en convoquant Ferenczi. Le sujet sait alors qu’il ment inéluctablement.

Tout ce cheminement ne se fait pas « sans renoncer à savoir où l’on va ». Une perte essentielle qui seule permet de se retrouver. Cet incertain indispensable, où l’on doit se « désobliger de soi-même » comme le dit Marc-Léopold  Lévy , « se trahir » d’abord pour retrouver une liberté, comme l’affirme, avec des mots très forts, Guy Dana, peut devenir un incertain joyeux. Celui que Freud savait trouver dans le travail, un travail non forcé, où l’inattendu jaillit au tournant des recommencements. Pour finir, il y a au moins une bonne raison de se confier à un psychanalyste, parce qu’avec des gens qui osent ne pas savoir ce qu’ils cherchent (un aphorisme de François Perrier), on a des chances de découvrir quelque chose de soi. Comme le disait Rabbi Nachman de Bratislava au XVIIIe siècle, « Ne demande jamais ton chemin à celui qui le connaît, tu risquerais de ne pas t’égarer ».

Edwige Barron, psychanalyste.

Qu’est-ce-que la guérison pour la psychanalyse ?  Chez EDP sciences, 24 euros.


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