Du kitsch et du goût des autres : deux essais sur la pop culture

7 avril 2016 Par Mathias Daval | 0 commentaires

Le mois dernier, deux ouvrages consacrés à la musique pop – et à la pop culture en général – remettent en perspective sa définition et les raisons de son succès : « Univers pop » de François Thomazeau et« Let’s Talk About Love » de Carl Wilson.

La pop est tendance. Observation qui sonne comme un pléonasme, puisque la pop par essence évoque ce qui est populaire. Mais, comme le rappelle François Thomazeau, « [elle] redevient à la mode et perd le côté péjoratif qu’[elle] a trimbalé des années 1970 à nos jours. » «Univers pop », curieuse hybridation entre essai et long article de presse, est à l’évidence un plaidoyer sentimental en faveur de la pop, contre le « snobisme » des aficionados de jazz et des musiques « alternatives ». C’est d’abord une tentative de définir ce qui est pop et ce qui ne l’est pas, grâce à une excellente synthèse des différents domaines artistiques, faisant chacune l’objet d’un chapitre : musique, pop art, design, littérature, cinéma et mode.

Pour l’auteur, l’âge d’or de la pop, musicalement parlant, est les années 1955-67. 1968 marquant l’avènement du rock (on est loin ici du cultissime livre de Nick Toshes sur les « Héros oubliés du rock’n’roll » des années 1950), au sens où il s’oppose à la dimension « acidulée » de la pop. Thomazeau a une conception restreinte de cette dernière, celle d’une production « jetable » et commerciale. Jetable, mais paradoxalement durable, car son kitsch est comme une glue qui reste attachée à nos mémoires. Les Beatles, au moins jusqu’en 1965 ou 66, en sont les prophètes. Difficile parfois de comprendre le périmètre tracé par Thomazeau, qui exclut curieusement Michael Jackson (en dépit de son titre de « King of pop »). Reste, à travers ce livre lui-même un peu pop, la constatation pertinente que la pop a « façonné une façon de voir le monde », et qu’elle se heurte à la question de la relativité du jugement esthétique.

Pour résoudre cette épineuse question du goût, on se tournera alors vers le livre du critique musical canadien Carl Wilson, nettement plus stimulant intellectuellement, traduction d’une réédition augmentée (d’une douzaine de contributions parmi lesquelles celles de l’écrivain Nick Hornby et de l’acteur James Franco) de son best-seller de 2007. Convoquant Kant ou Bourdieu, il se penche davantage sur ceux qui aiment la pop que la pop elle-même. Si Wilson confirme le constat réalisé par Thomazeau sur la réhabilitation de la pop, il s’interroge : « Pourquoi la pop devrait-elle vieillir avant d’être adoubée ? » et pose les données du problème : comment en vient-on à détester une artiste pop comme Céline Dion, représentante de la ringardise musicale ? Pourquoi sont-ils des millions à l’aduler ?

Après un long préambule, Wilson rentre véritablement dans le vif du sujet (« Pourquoi les autres ont-ils si mauvais goût ? »). Reprenant l’avis de Bourdieu que les goûts sont avant tout des dégoûts, il déploie une analyse pertinente du « cool », qui est une forme de réponse à l’apologie de Thomazeau : il y a une forte différence de « coolitude » entre ceux qui aiment la pop en ayant le recul (et donc le capital social) de pouvoir considérer ce goût comme une sorte de plaisir honteux, et ceux qui l’aiment au premier degré. On comprend aisément comment ce qui est jugée souvent comme la soupe la plus tiédasse des années 80 redevient à la mode aujourd’hui chez les critiques musicaux quadra. C’est ce passage d’une valeur « snob » à « omnivore » : depuis une vingtaine d’années, ce qui compte dans la « bourgeoisie du goût » c’est d’être capable de combiner goûts élitistes et populaires, de s’adapter au multiculturalisme et à la mondialisation.

Et l’ennemi ici, c’est bien le sentimentalisme, véhiculé par la pop avec complaisance. « Depuis un siècle ou plus, le sentimentalisme est un péché esthétique capital ; qualifier une œuvre d’art de « sentimentale » équivaut à la condamner. Etre sentimental, c’est être kitsch, faux, outré, manipulateur, complaisant, hypocrite, cheap et cliché. » Wilson met le doigt sur un paradoxe fondamental : chez les propagateurs de modes, les critiques professionnels ou les universitaires, la subversion recueille presque toujours l’approbation. La pop, et celle de Céline Dion en particulier, est évidemment l’antithèse de la subversion. La conclusion de Wilson est à méditer : « D’ailleurs, les rares critiques montrant des engagements politiques plus intègres adhèrent souvent avec plus de bienveillance à la culture de masse, y compris du genre prétendument fade et sentimental, car ils se soucient de vies humaines, non de donner dans la surenchère culturelle. (…) A quoi ressemblerait la critique si elle ne tentait pas avant tout de persuader ses lecteurs de tomber d’accord sur ce qui est génial ? ».

François Thomazeau, Univers pop : Petite histoire de la culture jetable, mars 2016, Le Castor Astral, 160 p., 12 €
Carl Wilson, Let’s Talk About Love : Pourquoi les autres ont-ils si mauvais goût, Le Mot et le Reste, mars 2016, 320 p., 23 €

NB : attention, amis éditeurs, à la correction de vos ouvrages, parfois un peu plus approximative qu’elle ne devrait l’être. « Univers pop » : « A Day in a Life » au lieu de « A Day in the Life » p.20, « Jean-Michel Brasquiat » et non « Basquiat » p.82, etc. « Let’s Talk About Love » : dans la seule p.18, le nom de la chanteuse Trisha Yearwood atteint l’exploit d’être écrit deux fois avec des erreurs : « Tisha » puis « Yarwood ».


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