Entretien avec Graeme Macrae Burnet « Je crois vraiment que le lecteur termine le livre »

10 avril 2018 Par
Jérôme Avenas
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Nous avons profité de sa présence au festival Quais du polar à Lyon, pour rencontrer Graeme Macrae Burnet. En 2016, l’écrivain écossais était finaliste du Booker Prize avec un livre fascinant : « L’Accusé du Ross-Shire », magnifiquement traduit en français par Julie Sibony, publié par les Éditions Sonatine. L’histoire, sous la forme d’un ensemble de documents d’époque, de Roderick Macrae, meurtrier au cœur de l’Écosse rurale de 1869.
Immense gaillard à la voix grave, Graeme Macrae Burnet a accepté de répondre à nos questions avec une gentillesse et une disponibilité rares. Il aime les archives, les bibliothèques et devient intarissable quand on évoque la littérature française.

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Dans « L’Accusé du Ross-Shire » vous imaginez une forme de fiction qui n’est pas un polar traditionnel. Est-ce pour questionner le genre, le pousser dans ses limites, ses retranchements ?
Quand j’ai commencé d’écrire le livre, je n’avais pas l’impression d’écrire un polar mais un roman dont le sujet est un crime. Je suis bien sûr d’accord qu’il peut être envisagé comme un polar « non-conventionnel », mais d’un autre côté, tous les dispositifs dans le roman – les documents, les différents points de vue – sont utilisés dans des fictions du XIXème siècle, par Robert Louis Stevenson et Wilkie Collins par exemple. J’utilise les outils d’un romancier. Ces dispositifs utilisés dans le cadre d’un roman sur un crime peuvent paraître inhabituels, mais je ne cherche pas forcément à repousser les limites du genre. En écrivant « L’Accusé du Ross-Shire », ma préoccupation était de trouver la manière la plus intéressante, pour le lecteur, de raconter cette histoire. D’autre part, quand on propose au lecteur différents point de vue, il doit faire lui-même un travail pour se construire un avis sur la question. J’ai envie que le lecteur ait devant lui une sorte de puzzle à reconstituer. C’est cela qui m’intéresse.

J’ai beaucoup aimé comment l’auteur semble absolument absent, puisqu’on présente au lecteur des documents bruts, sans aucun travail d’historiographie et absolument partout puisque ces documents sont montés de toutes pièces. Est-ce pour mieux bousculer, dérouter le lecteur ?
Je ne peux pas nier que, d’une certaine manière, le romancier contrôle les choses, mais je n’ai pas planifié l’histoire. Je savais que Roderick finirait par tuer quelqu’un, puis, en avançant, j’ai su qu’il finirait par tuer Lachlan. Je me rendais bien compte qu’en apprenant ce que Roderick a fait à Flora, le lecteur pourrait changer sa vision du personnage. Jusque-là, le lecteur pourrait avoir de la compassion pour lui, mais tout pourrait changer à ce moment précis. Cependant, même moi, l’auteur, je ne donne pas de réponse.

Votre livre m’a beaucoup fait penser au XIXème siècle français. Quels sont les auteurs qui vous ont influencé ?
J’adore Simenon et j’aime beaucoup la littérature française. Il n’est pas facile de trouver une influence de cet écrivain dans « L’Accusé du Ross-Shire » et pourtant d’une certaine manière, elle existe. J’ai beaucoup appris sur l’art du romancier en lisant Simenon. Je pense que c’est un « maître artisan », et je crois beaucoup en cette idée qu’écrire est un art.
En écrivant l’histoire de Roderick Macrae, j’ai relu « Madame Bovary ». J’adore ce livre et j’ai de l’empathie à la fois pour Emma et Charles Bovary. J’ai beaucoup lu Zola, également. Zola, au contraire de ce que j’ai voulu faire dans « L’Accusé du Ross-Shire », juge ses personnages, on sent tout de suite ce qu’il pense d’eux.
Concernant l’aspect XIXème siècle français de mon roman, c’est quelque chose dont nous avons souvent parlé avec Julie [Julie Sibony, la traductrice du roman]. Georges Orwell dans un texte célèbre sur l’écriture disait que si on veut bien écrire de la prose en anglais, il faut toujours choisir des mots d’origine anglo-saxonne plutôt que latine. Mais quand j’ai fait des recherches pour ce livre, j’ai lu beaucoup d’archives du XIXème siècle et j’ai remarqué que le vocabulaire était beaucoup plus latin. Au XIXème siècle, en Angleterre, la prose était plus proche de la prose française qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Dans la confession de Roderick, il y a des passages poétiques et d’autres qui font penser aux romans gothiques. Est-ce qu’il y a chez Roderick toutes les obsessions esthétiques de son époque ?
Non, pas vraiment. Je ne pense pas que je créerai jamais un personnage qui incarne une idée ou une esthétique. Ce n’est pas ce qui m’attire. Mais concernant les liens que vous faites, je peux vous dire ceci : je ne suis pas le dernier à clamer « la mort de l’auteur ». Le texte est écrit, il est à vous maintenant. Vous l’avez lu, vous avez lu des romans gothiques, vous trouvez des associations, c’est parfait, c’est votre relation avec le texte. Un autre lecteur peut y voir complètement autre chose. Un lecteur n’a jamais tort ou raison et je ne veux surtout pas être l’auteur qui tranche pour dire « c’est faux » ou « c’est vrai ». Le livre est ouvert. On sait ce qui est arrivé à Roderick, mais c’est au lecteur de décider, pas à l’auteur. J’ai relu récemment le texte de Roland Barthes « La Mort de l’auteur » et je crois vraiment que le lecteur « termine » le livre.

Vous avez été chargé de recherches pour la télévision d’où votre habitude de fréquenter les archives : quelles sont les bibliothèques que vous affectionnez et quelle a été votre émotion la plus forte en découvrant une archive ?
J’ai commencé à fréquenter les archives avant de travailler pour la télévision. Je voulais écrire un livre sur un assassin écossais. En faisant des recherches générales pour « L’Accusé du Ross-Shire », j’ai eu entre les mains des lettres d’Angus Macphee, coupable en 1857 d’avoir assassiné trois membres de sa famille sur une petite île. Déclaré aliéné, il n’a pas été exécuté mais emprisonné à vie. Il était sans doute schizophrène. Je suis tombé sur une lettre de lui adressée à son frère. Elle est très bien écrite. Il lui demande de régler de menues dettes. Il a commis des crimes atroces, mais ce qui l’inquiète ce sont les quelques shillings qu’il doit à celui qui lui a vendu une selle.
Je vis à Glasgow et je vais régulièrement à la Mitchell Library. C’est l’une des plus grandes en Europe, et je crois la plus grande du Royaume-Uni. J’y vais parce que je suis sûr de ne pas avoir de distractions, de pouvoir me concentrer. C’est un peu comme aller au bureau. Après mes 1000 mots quotidiens, je rentre chez moi.

 Avez-vous déjà songé à écrire sur cet univers des archives ?
(Sourire) J’y ai déjà pensé. À la Mitchell Library je croise souvent les mêmes personnes. On ne se parle jamais. Il y a une personne qui me fait penser à l’Autodidacte dans « La Nausée » de Sartre. L’un de mes romans « La Disparition d’Adèle Bedeau » se passe, pour sa plus grande part, dans un bistrot de province. C’est parce que ce bistrot – il existe mais sous un autre nom – m’a inspiré que le livre est né.