« Entre eux » : Richard Ford offre un tombeau à ses parents

16 mai 2017 Par
Géraldine Bretault
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Auteur de nombreux romans autour du personnage de Frank Bascombe, Richard Ford compte parmi les écrivains américains majeurs de notre époque. Septuagénaire, il revient sur le mystère de ses origines, en dressant un portrait croisé de ses deux parents.

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Peut-on jamais connaître la vie de ses parents avant notre naissance ? Et peut-on en tirer un quelconque enseignement sur le conditionnement affectif, culturel et social qui entoure la construction de notre personnalité ? Voilà les questions que se pose Richard Ford en préambule, dans une note liminaire. Souhaitant rendre à chacun de ses parents sa pleine individualité, et ne pas fondre leur identité dans un récit unique, il s’efforce de brosser leurs doubles mémoires : bien qu’écrit en 1994 (et remanié pour cette édition), le récit sur sa mère intervient en seconde position, sa mère ayant vécu bien plus longtemps que son père, disparu d’une crise cardiaque alors qu’il était encore adolescent.

Dans ses remerciements, il rend hommage à ses amis écrivains qui se sont lancés dans cette entreprise avant lui : Geoffrey Wolff, Blake Morrison, Michael Ondaatje, Joyce Carol Oates et Eudora Welty. Parmi les auteurs français contemporains, on pense à l’écriture blanche d’une Annie Ernaux : comme elle, il doit son ascension sociale aux lettres, et demeure obsédé par la justesse : ne pas en faire des héros de l’ordinaire, les traiter comme des anti-personnages, ne pas voir plus grand qu’eux, et en même temps ne surtout pas sous-évaluer l’intensité de leur bonheur avant son irruption dans leur vie, ni les satisfactions qu’ils ont pu tirer de leur existence – d’ailleurs le roman est ponctué de photographies personnelles emblématiques de ce récit familial.

A ce titre, le premier texte sur son père frappe par sa simplicité. Représentant en commerce, le père est sur la route toute la semaine pour vendre de l’amidon à des kilomètres du foyer conjugal. C’est une Amérique middle-class travailleuse  que nous décrit Ford, où les instants de loisirs sont chèrement acquis (« des vies comme la leur, il devait y en avoir des tas »). A faire le compte, ce qui lui a transmis directement son père est dérisoire, mais peut-être pourtant « suffisant », l’essentiel étant ailleurs. Le récit reste sous-tendu par l’émotion qui se dégage en filigrane devant le sentiment d’absence douloureuse qui demeure, celle d’un père qu’il n’aura pas connu à l’âge adulte.

Le récit sur sa mère est celle du couple mère-fils qui survit dans l’ombre du deuil maternel, et qui doit nécessairement muer lorsque le fils parvient à l’âge adulte et se met en ménage. La vieillesse solitaire de la mère, son cancer, résonnent aussi d’un aveu d’impuissance face à la maladie et à la vieillesse d’un parent. Un récit intime qui parvient à atteindre l’universel.

« Mieux nous savons voir nos parents sous toutes leurs facettes et tels que le monde les voit, plus nous avons de chances de voir le monde lui-même tel qu’il est. » p. 125

« Il y a bien entendu une morale à cette histoire, dont j’ai voulu m’inspirer avec le temps, sans grand succès. A savoir que ce sont les faits qui comptent, et non les opinions qu’on en a, y compris soi-même, avant ou après. » p. 144

Entre eux, Richard Ford, traduit de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, 192 p., 19,50€


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