Emmanuelle Caron, vérité romantique ou mensonge romanesque ?

24 août 2017 Par
Jérôme Avenas
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« Tous les âges me diront bienheureuse » d’Emmanuelle Caron balade le lecteur entre Bretagne, Russie et Afrique. Histoire violente et picaresque d’une lignée de femmes broyées par l’Histoire, ce premier roman, très réussi, publié chez Grasset, convainc par l’ambiguïté des personnages et leur place dans le récit.

emmcaron

Eva cherche la vérité sur sa grand-mère Ilona. Depuis quelques temps confuses, aujourd’hui mourante, « Baba » ne parle plus en français, mais baragouine une langue qui ressemble au russe. Que cherche-t-elle à révéler à sa petite-fille ? Que cherche-t-elle à confesser ? Eva contacte un prêtre, Siméon, qui va devenir le confesseur et l’interprète de la vieille femme.

Tout séduit, d’emblée, dans ce premier roman. Le style flamboyant, d’abord. Emmanuelle Caron ne construit pas des phrases, elle prononce des formules magiques. Les mots animent un récit construit avec un plaisir de démiurge que l’on devine jubilatoire. L’écrivaine possède de véritables dons de conteuse. Mais qui raconte l’histoire terrible d’Ilona ? Qui, dans ce livre, dit la vérité, qui ment ? La plus grande illusionniste ici est sans aucun doute l’auteure qui manipule ses personnages comme une marionnettiste, change leur destin, les mène d’une ville à l’autre, organise leur vie et leur mort, à leur corps de papier défendant. Tout cela, me direz-vous, tous les écrivain.e.s le font. Certes, mais peu d’écrivain.e.s mettent à ce point l’auteur.e au cœur même du dispositif romanesque. Parce qu’Emmanuelle Caron va très loin : elle coupe la parole à son personnage principal, brutalement, comme pour s’imposer, donner sa version des faits, nous détourner, nous dérouter. C’est toute l’habileté du livre : nous faire imperceptiblement douter de la vérité – plus que de la véracité –  de la vie rocambolesque, violente et sombre d’Ilona. Si « à une certaine profondeur, le secret de l’Autre ne diffère pas de notre propre secret » comme l’indique la citation de René Girard en exergue de la troisième partie, pourquoi, après tout, devrions-nous écouter celui de la vieille femme ? Dès lors, quelle vérité romantique cacherait ce mensonge romanesque ? Celle, avant tout, de la maternité, qu’elle soit physique ou spirituelle. La lignée de femmes mise en scène par l’auteure, mère, fille, petite-fille éclaire le lien profond, charnel, qui existe entre les générations, la transmission de la violence, de l’amour, du mal. La référence au Magnificat infléchit dès le début un texte construit avec une grande subtilité. Siméon à l’histoire lui aussi tourmentée, n’est pas le vrai confesseur d’une histoire qu’il n’entendra jamais. Celui qui écoute, c’est le lecteur. Et même si les fils des marionnettes sont parfois visibles, il aime, avec bonheur, se perdre dans une histoire qu’on lui raconte au creux de l’oreille.

Emmanuelle Caron, Tous les âges me diront bienheureuse, Éditions Grasset, août 2017, 272 pages, 19€