Du Guesclin, biographie d’exception pour un héros national (un peu) oublié

27 mai 2016 Par Franck Jacquet | 0 commentaires

Dans la série des biographies historiques éditées par Perrin depuis la rentrée, il est temps de dresser un bilan annuel. Sans aucun doute, à côté de la reprise de Louis XVI de Jean-Christian Petitfils, le Du Guesclin, la fabrique d’un héros médiéval de Thierry Lassabatère est sans aucun doute une référence incontournable. L’usage des sources y est d’une remarquable maîtrise et permet de dépoussiérer (dans la foulée d’autres travaux) la figure d’un héros breton qui fit aussi la reconquête du territoire face aux Anglais au même titre qu’une Jeanne d’Arc un peu plus tard. 

Note de la rédaction :

Visuel - Du Guesclin

Une biographie de référence

L’ouvrage est imposant et il est aussi marquant. Pour un public érudit, universitaire essentiellement, cette biographie appartient sans conteste à la catégorie des travaux scientifiques d’histoire de très grande tenue. Ceci tient à une grande maîtrise de l’usage des sources, particulièrement des chroniques, ce qui semble bien logique pour un médiéviste. Ici, le fait est que le parcours est revu chronologiquement à partir de la discussion d’une source : la chanson de Bertrand du Guesclin de Cuvelier (parfois nommée « Chronique » pour correspondre aux termes du temps), rédigée peu après la mort du chef de guerre sur la commande de la noblesse. A partir de ce récit mélioratif reprenant les modèles illustres de Rolland ou d’autres chansons de geste, l’auteur compare (avec Froissart mais aussi bien d’autres), se confronte aux autres traces du siècle. Surtout, il rapproche les textes relatant les épisodes de la vie du héros national pour démêler l’écheveau des prises de positions anti ou pro-anglaises, des tenants d’une Bretagne indépendante sinon autonome vis-à-vis de la mouvance royale capétienne… La démonstration est toujours très précise, appuyée sur chaque citation, la contextualisation des sources est sans conteste érudite et contribue à dégager un faisceau de preuve pour resituer le rôle de Du Guesclin à chaque moment de sa vie de jeune noble breton imprégné de culture chevaleresque, puis d’homme d’armes au service du roi, de militaire en expédition en Espagne et de Grand Connétable, donc de personnage à la charge autant militaire que politique et même, ce qui est rappelé ici alors que souvent oublié, juridique.

Au service du Roi, contre l’Angleterre  

Au départ, de la lignée des seigneurs de Broons, il s’agit bien d’un jeune noble de la Bretagne des villes, celle de l’Est, déjà partiellement « polarisée » (les guillemets sont nécessaires pour l’époque) par un bassin parisien dans la mouvance royale. Des années 1320 à la fin des années 1370, alors qu’il meurt sur le champ de bataille (d’une dysenterie et non par les armes…), il se meut dans le monde des armes, assez logiquement. Jeune chevalier, il est bagarreur et participe aux joutes et fréquente les lieux de sociabilité de la petite noblesse. Dans cette Bretagne prise dans la Guerre de Cent Ans, il s’engage (assez logiquement selon sa lignée, comme le montre sa proximité avec Pierre de Villiers) du côté du roi de France contre le Plantagenêt régnant en Angleterre et prétendant à l’hégémonie sur l’Ouest du royaume de France affaibli depuis la bataille de l’Ecluse.

Le premier fait d’armes est une prise bien mince, celle d’un petit château tenu par des pro-anglais. Peu à peu, au fil de ses participations aux sièges, il devient un chef de campagne et se distingue surtout à Cocherel (1364), puis en Navarre et en Espagne où il se taille des domaines avant d’être rappelé par Charles V sur le déclin pour mener la contre-offensive dans les fiefs de l’Ouest du royaume. Il vainc par les armes, mais surtout par les sièges et les ruses, dernier moyen qu’on a finalement peu retenu au profit d’un petit homme trapu et cherchant le contact direct. C’est dans cette dernière phase (le début des années 1370) que le dispositif anglais décline rapidement et que l’essentiel de la Normandie, de la Guyenne (sauf Bordeaux) et de l’Anjou sont assurés ou repris.

Depuis qu’il est revenu, Du Guesclin dispose du titre de Grand Connétable de France, mais il n’est pas pour autant tout puissant sur les terrains de bataille et souvent il doit au moins se coordonner ou du moins faire accepter ses décisions par les grands ducs qui codirigent les opérations : Bourgogne, Berry surtout, Bourbon aussi. Il est intéressant de prêter attention aux éléments relatifs au droit de la guerre médiévale qui est appliqué, et aux attributions juridiques du connétable.

Un héros – traître breton

Si l’essentiel du livre se livre donc à une reconstitution rigoureuse des épisodes d’une vie, en introduction comme en fin d’ouvrage il s’agit de se revenir sur la figure du héros militaire. Très rapidement après sa mort, il fut remployé comme un sujet et un objet des conflits au sein de la Cour et entre Angleterre et France, enfin entre France et Bretagne. Parce qu’il prit une position éminente au moment de la reprise en main de l’Ouest (Guyenne, Bretagne, Normandie) du royaume, on le fustige ou on le met en avant en tant que bon serviteur ou au contraire comme traître à la Bretagne. En effet, en Bretagne, et Mona Ozouf l’évoquait encore dans sa Composition française, Du Guesclin occupe une position ambiguë. En tant qu’agent royal, il a fait triomphé la France des Plantagenêt comme quelques décennies plus tard Jeanne d’Arc le fait en soutien de Charles VII. Mais en tant que breton, il participe par son rôle du basculement du duché dans l’orbite du royaume. Depuis le XIe siècle particulièrement, la Bretagne constituait comme une principauté entre Angleterre et France, et ses ducs cherchaient à conserver une neutralité et des marges de manœuvre entre les deux couronnes. Mais avec l’affrontement qui débute, cette position n’est plus tenable : Les Penthièvre – Anjou qui dominent l’Ouest et dont du Guesclin est un affidé se rapprochent du roi de France au fur et à mesure que depuis l’Ouest les Montfort dominent en s’appuyant sur les campagnes et surtout sur Edouard III. Si dans les années 1370, la grande offensive menée notamment par Du Guesclin (une occurrence des guerres de chevauchées) se solde par des victoires faciles contre les Montfort et les tenants du camp anglais, beaucoup de villes se sont en fait données. Mais à long terme, ce qui est retenu des tenants de l’autonomie bretonne, est que le connétable de France a été celui par qui la Bretagne a basculé. Finalement, le mariage d’Anne ne serait que l’aboutissement du processus qu’il a débuté. D’une part, il est vrai que par Du Guesclin et au-delà de lui les forces profondes font que s’abaisse l’autonomie bretonne, mais d’autre part, celle-ci est due au-delà de son rôle à l’infortune des Penthièvre puis des Anjou dont les héritages sont appropriés par les rois de France. Ainsi, à partir de la bataille de la Roche-Derrien, en quelques années (au tournant des années 1340-1350), c’est ainsi, comme le rappelle l’auteur, une part majeure de la noblesse bretonne pro-Blois et Penthièvre qui disparaît : plus de 1000 chevaliers, ce qui est loin d’être négligeable pour l’époque. De plus, sa réputation tient aussi au fait que les entourages royaux changent et que donc chacun réécrit l’histoire qui lui est favorable : ainsi le chef militaire est rabaissé comme tous ceux qui furent de la recouvrance du royaume sous Charles V avant de devenir un des principaux supports de l’héroïsation de ce règne dans les années 1390 par l’action du duc de Berry. Ainsi va la gloire… Quoiqu’il en soit, pour l’histoire, Du Guesclin est à la fois traître à sa petite patrie pour être un héros de la grande.

Informations livre : Thierry LASSABATÈRE, Du Guesclin, vie et fabrique d’un héros médiéval, Paris, Perrin : décembre 2015, 460 p. – ISBN : 9782262041786; 25 euros.

Visuel : couverture – Perrin


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