Courir de Jean Echenoz : vie et disgrâce d’un demi dieu, Emile Zatopek

26 septembre 2010 Par
Coline Crance
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Tout comme il l’avait déjà fait auparavant dans son dernier livre Ravel, Jean Echenoz utilise une nouvelle fois la biographie comme moteur romanesque. Courir, son avant-dernier roman, (il a sorti des éclairs ce mois-ci) est consacré à l’athlète tchèque Émile Zatopek , qui régna pendant une dizaine d’années sur le 5000m, 10000m et le marathon de la fin de la deuxième Guerre Mondiale au milieu des années soixante … Courir est paru aux éditions de Minuit, prix 13,50 euros

A la fin des années 1930, Émile Zatopek travaille dans l’usine Bata de Zlin tout en étudiant la chimie. Un jour, l’entreprise décide d’organiser une course. Tous les élèves de l’école professionnelle se doivent d’y participer. Émile se met alors en piste, court et gagne :  « il ne court pas si mal » …

A partir de là, il comprend que la course lui procure un réel plaisir. Courir pour souffrir et se dépasser … Son dépassement de soi hors du commun et son style atypique l’entraînent alors à participer aux compétitions internationales les plus réputées….

Jean Echenoz sans emphase dans un style très épuré et elliptique, relate la vie de ce grand champion. A travers les courses de son héros, Echenoz pose un regard acide et ironique sur l’Histoire, le monde du sport et des médias. Zatopek, petit ouvrier de Zlin, devient du jour au lendemain un enjeu politique, médiatique et sportif… Pris entre ces feux, sa seule solution pour garder le contrôle de sa destinée est de se concentrer sur sa course. Bientôt surnommé « la locomotive », il ne réussit pourtant que difficilement à être le moteur de sa propre destinée.

Sous une plume nerveuse, tendue, teintée de gravité par le contexte historique omniprésent, Jean Echenoz décrit cet homme «  au visage grimaçant », le bien nommé «  doux Emile ». Figure mélancolique de l’homme résigné, Emile Zatopek par sa simplicité devient un personnage bouleversant. En dépit de ses exploits, il ne peut pas réellement sortir de la piste sans se mettre définitivement hors course.

Et chez Echenoz, la forme plus que le fond prime toujours. La structure du livre repose sur un phénomène d’occlusion , les phrases sont rapides , tendues , nerveuses et répondent au rythme du coureur de fond… La sensation d’étreinte est totale. Le lecteur malgré une intrigue quasi inexistante, s’attache, s’émeut et suit chaque foulée de cet« homme sans qualité. »

extrait : « la curiosité le pousse quand même aussi à visiter le zoo de Berne où Emile se réjouit de voir enfin des singes, espèce qui n’a pas encore le droit de séjour en Tchécoslovaquie. Mais les singes ont l’air méchants , aigris, amers , perpétuellement vexés d’avoir raté l’humanité d’un quart de poil. » (p.109)



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